Voyage, voyages

“Partir, partir, on a toujours un bateau dans le cœur, un avion qui s’envole, pour ailleurs”, Julien Clerc, Partir.

De quoi le voyage est-il le nom?

Les voyages occupent une place centrale dans notre vie d’expatriés. Ils sont dans mon cas la raison majeure de notre venue : ayant visité de nombreux pays par le passé, nous avons vu dans l’expatriation une formidable opportunité de découvrir une zone du monde qui nous était peu accessible. Lors de chaque vacances scolaires et de la plupart des longs week-ends, nous quittons donc Johannesburg pour visiter l’Afrique du Sud et les pays limitrophes. Au quotidien je consacre une partie non négligeable de mon temps à leur préparation. Les voyages sont aussi une composante importante du small talk des expatriés. Dans ce pays aux nombreuses possibilités de tourisme on pose naturellement la question de la prochaine destination à ses interlocuteurs. Sujet peu conflictuel a priori (sauf si on glisse éventuellement vers leur coût), très fédérateur puisque les nouveaux sont toujours en quête de bonnes adresses et les anciens ravis de faire partager leur expertise, les voyages meublent aisément une conversation sans risque. Dans tous les cas nous trouvons unanimement merveilleux de visiter tous ces endroits et nous nous félicitons mutuellement de notre chance. Ma formation de sociologue m’a donné cette habitude un peu agaçante de questionner les évidences, au retour de notre dernier séjour a donc surgi cette interrogation : pourquoi pensons-nous qu’il est bon de voyager? Le voyage faut-il de nous des personnes meilleures?

Mes vieux réflexes Bourdieusiens ayant la peau dure, je songe en premier lieu à  la logique de distinction. Car voyager  signifie implicitement avoir du temps et des moyens, ce dont tout le monde ne dispose pas. Par ailleurs nous ne manquons jamais de faire la publicité de nos séjours : moi-même je poste avec soin sur les réseaux sociaux les photos les plus avantageuses de mes destinations. Je pourrais mentir en disant qu’ainsi j’espère ainsi être une source d’inspiration pour mes connaissances, mais si je suis vraiment honnête je dois reconnaître qu’il est plus valorisant pour mon image de partager une photo de plage qu’une photo de RER. La multiplication des blogs de voyage participe probablement un peu de la même logique. Bien sûr il est sympathique de partager ses bons plans, mais en général comme sur Facebook et Instagram on se gardera bien de dévoiler les moments moins reluisants du séjour : il s’agit quand même de projeter une image positive de soi. Nous avons également cédé dans notre intérieur à la mode de l’étagère garnie de tous les Lonely Planet de nos différents séjours, bien en vue pour les visiteurs (avec un bonus pour les volumes en anglais, so chic). Un autre objet croisé sur internet, mais aussi chez des amis m’a interpellée : la carte du monde à gratter qui fait ainsi apparaître les pays visités. Quel autre message que celui d’une sorte de tableau de chasse? Cela signifie-t-il que le but ultime serait de cocher tous les pays dans une to-do list du voyageur? Cela me rappelle cette horrible expression en français : “0n a fait la Thailande/l’Indonésie/la Grèce” etc.  Comme si nous pouvions maîtriser une société ou faire le tour d’une culture en quelques semaines. Les destinations se collectionnent finalement un peu comme les bibelots. Bref voyager à l’étranger (un séjour dans la Creuse n’a pas le même pouvoir de distinction qu’une semaine aux Maldives) fait partie des consommations qui témoignent vis à vis des autres de notre position sociale.

En voyageant régulièrement je suis donc le produit de mon milieu, mais aussi de mon époque. Car se revendiquer “voyageur” n’a rien d’original dans ce cadre. A un moment où la possession n’est plus aussi valorisée que l’expérience, le voyage permet certes de se distinguer mais nous ramène finalement à une logique largement partagée. Pour la génération de mes parents les vacances existaient, mais les voyages étaient plus rares. Leur démocratisation s’est accompagnée de la construction d’une nouvelle norme sociale : il est désormais requis de faire l’expérience de l’étranger. On peut le constater dans les parcours d’études qui intègrent quasi systématiquement un long séjour dans un autre pays (sans que l’on se demande si cela apporte vraiment quelque chose), mais aussi dans nos pratiques de loisirs. Bien entendu cela ne concerne pas tout le spectre social. Mais ce que nous prenons pour une démarche originale n’en est plus une. Récemment j’ai été amusée par un titre du Gorafi  que je cite de mémoire : “Un jeune français ravi de vivre une expérience unique vécue par des milliers de touristes avant lui grâce à son guide du Routard”. Car finalement nous avons tous en mains les mêmes guides qui eux-mêmes formatent nos attentes et nous font faire les mêmes voyages. Lorsque nous discutons de l’Afrique du Sud entre expatriés nous constatons rapidement que nous visitons tous les mêmes endroits et cela est valable pour tous les pays.  Les fameux tours du monde qui semblent être devenus incontournables intègrent toujours  les mêmes destinations à la fois plus intéressantes et pas trop onéreuses : Asie du sud-est (mais pas le Bangladesh ou le Pakistan) , Amérique (pas le  Salvador ni le Nicaragua, on préfèrera le Costa-Rica), assez peu l’Afrique excepté sa partie Australe (on évitera la RDC ou le Niger).  Nos comportements moutonniers façonnent ainsi une carte du monde très particulière avec des lieux ignorés, des lieux réservés à une élite, d’autres au tourisme plus large. L’omniprésence des réseaux sociaux couplée aux flux toujours plus massifs finit également par modeler les paysages : l’esthétique s’uniformise (qui peut faire la différence entre un bar hipster à Berlin et à Rome?), des lieux se vendent comme “instagrammables”, les appartements à louer sur Airbnb proposent des décorations étrangement semblables aux quatre coins du monde. Bref nous faisons partie d’un mouvement large de tourisme mondial dont les effets sont puissants. Pour se rassurer sur l’originalité de sa démarche,  on se raccrochera à une petite expérience unique : on a visité un endroit avant qu’il ne soit vraiment connu, on a pris un autochtone en stop, on a discuté avec quelqu’un au marché et on aura le sentiment d’avoir vraiment approché le pays et de situer dans une démarche plus légitime. Parce qu’au fond on se dit voyageur pour éviter de regarder en face le fait que nous restons des touristes. On peut bien sûr être un touriste plus ou moins responsable, plus ou moins curieux, mais on reste bien un touriste. Le terme est moins flatteur, il fleure bon la masse et la pollution mais soyons honnête : même en vivant dans un pays comme je le fais je ne crois pas avoir fondamentalement quitté cette position. Je reste extérieure, ma compréhension est limitée et je suis à la recherche du beau et de l’exotique. J’ai vu ici les traces de l’apartheid dans les villes de campagne encore nettement divisées entre noirs et blancs, ou dans l’ancien Bantoustan qu’est la Wild coast qui se distingue par la pauvreté de ses habitants et de ses infrastructures. J’ai perçu la présence accrue des coloured autour du Cap, bien davantage qu’à Johannesburg, je me suis questionnée sur le mode des vies des fermiers blancs et de leurs employés sur les centaines d’hectares de désert de leurs propriétés en Namibie. J’ai probablement appris un peu en me déplaçant hors des banlieues aisées de la capitale, pour autant ces visites fugaces ne me dispensent pas de m’informer sur ce pays par d’autres moyens : je reste quoiqu’il en soit bien ignorante et en dehors.

Cela n’empêche pas les “voyageurs” de cultiver une certaine supériorité sur les autres. J’appartiens à un autre groupe Facebook qui fait mon bonheur presque aussi sûrement que celui des Amis de Joburg : il s’intitule “Voyages en famille avec enfants” (tout un programme). Chaque jour ce groupe charrie son lot de posts maladroits qui m’amusent : “La Turquie est-elle assez “sécuritaire” avec des enfants?” je répondrais oui, probablement même un peu trop ces temps-ci. Ou encore “Peut-on trouver des petits pots bio à Cuba, ou dois-je préparer mes purées pour bébé à l’avance et puis-je alors les faire passer en soute” ou l’art de se simplifier la vie. C’est aussi le lieu d’étalage de projets particulièrement WTF comme la traversée de l’Europe à vélo avec 5 enfants et un chien, le tour du monde d’une famille de sourds muets en camion aménagé, ou bien la visite de l’Asie en mode zéro déchet (bien sûr il y a toujours un blog à consulter pour prolonger l’expérience). Récemment un long texte sur ce groupe exposait avec un peu de prétention toutes les merveilleuses qualités que les voyages apporteraient à leurs adeptes. Je les reprends ici : tout d’abord le voyage témoignerait d’un certain courage. La plupart du temps nos séjours sont bien balisés et l’aventure la plus extrême restera le constat que les équipements de notre Airbnb ne sont pas tous en état de marche. A moins d’opter pour des conditions réellement Kho Lantesques, il est bien rare de devoir faire preuve de courage. Ensuite les voyages rimeraient avec ouverture d’esprit. Je crois sincèrement que l’on peut voyager l’esprit fermé (et rester tout à fait ethnocentriste : “Comme ces gens sont gais et chamarrés : ils sont pauvres mais ne sont pas malheureux”) et que l’on peut s’ouvrir l’esprit sans bouger, par la lecture par exemple. Il peut être enrichissant de faire l’expérience d’autres modes de vie, mais encore faut-il pouvoir les approcher réellement et faire preuve de curiosité : cela ne va pas de soi. Les voyageurs développeraient également un certain refus du matérialisme et une plus grande préoccupation pour l’environnement. Là encore l’emploi du mot “touriste” remet un peu les choses à leur place, car il évoque bien davantage les plages polluées ou les centre villes airbnbisés. Bien entendu on peut admirer les merveilles de notre planète lors de nos séjours mais à quel prix pour notre bilan carbone? Et après avoir constaté la pauvreté des pays visités va-t-on vraiment changer ses habitudes à la descente de l’avion et cesser de rêver au dernier Iphone? Cela nous fait-il vraiment relativiser notre situation privilégiée ? Peut-être pendant quelques instants, mais alors comment faisons-nous pour nous sentir si bien dans des hôtels luxueux nichés parmi les populations les plus pauvres de la planète? Enfin voyager permettrait de transmettre toutes ces supposées vertus à notre progéniture. Là aussi je doute fortement. Peut-être n’est-ce propre qu’aux miens (qui sont à la fois encore petits et probablement particulièrement mal élevés), mais j’ai le sentiment que les jeunes enfants sont imperméables à la notion d’exotisme.  Mes fils sont heureux de la même façon sur une plage bretonne et sur une plage de Namibie. La preuve : nous passons notre temps à leur répéter qu’ils ne se rendent pas compte de leur chance d’être là. Effectivement ils ne le mesurent pas. On leur fera faire des carnets de voyage pour consigner les sentiments que nous leur aurons discrètement soufflés (“tu vois ici les gens sont plus pauvres, c’est triste”, “regarde comme c’est beau”), ils y écriront docilement nos propres représentations et nous serons si fiers de leur maturité. Au fond ils s’en fichent totalement : ils vont apprécier de ne pas être à l’école (les vacances davantage que les voyages), les jeux avec d’autres enfants (nous serons si émus de les voir se “mêler” aux populations locales l’espace d’un instant) comme ils le feraient au parc en bas de chez eux, ou de voir des animaux mais ne le seraient-ils pas autant dans un zoo? Par mon activité professionnelle j’ai vu défiler des cohortes d’aspirants aux écoles de commerce pour lesquelles la question des voyages faisait partie du rituel de l’entretien de personnalité. Et j’ai constaté que  la plupart de ces adolescents qui avaient sillonné le monde avec leurs parents (là aussi les mêmes destinations revenaient sans cesse) n’avaient tout simplement rien à en dire. Au mieux pouvaient-ils expliquer qu’aux Etats-Unis tout est vraiment grand ou qu’en Chine les gens crachent par terre. Ils en savaient moins sur les pays évoqués qu’un lecteur de la presse quotidienne. D’ailleurs finalement c’est ce que nous leur conseillions pour préparer ces échéances : lire sur les pays en question. Malheureusement les enfants d’expatriés ne produisaient pas nécessairement des prestations plus convaincantes. J’en reviens à l’idée que l’on n’apprend pas toujours en allant sur place et que la curiosité pour le monde qui nous entoure n’est pas inhérente au tourisme. Il n’est pas nécessairement inutile de faire voyager nos enfants (de toutes façons avons-nous vraiment le choix de nous en séparer?) mais je ne crois pas que cela leur apporte autant que nous aimons à le penser.

J’aime voyager (et j’entraîne mes enfants dans mon sillage) mais en cela  je suis le produit de ma génération, de mon milieu, de mon accoutumance aux réseaux sociaux. Je suis finalement très banale. Même l’expatriation est une carte désormais jouée largement parmi les gens diplômés . Cela ne fait pas de nous des humanistes plus aboutis que nos parents, qui bougeaient moins. Que reste-t-il alors? Pourquoi voyager? Finalement la seule réponse qui me parait vraiment convaincante est égoïste : voyager ne fait de moi une personne meilleure, originale, plus responsable ou plus intelligente, mais cela me procure souvent un plaisir profond. J’ai eu les larmes aux yeux devant certains paysages de Namibie, j’ai  aimé follement  le relief  unique de la Wild Coast, les incroyables nuances de l’océan autour du Cap, le merveilleux écosystème de l’Okavango, voir en vrai tous les animaux de mes documentaires d’enfance.

Région de Palmwag, Namibie.

Un éléphant dans le delta de l’Okavango, Botswana.

Je me suis sentie très souvent incroyablement privilégiée et heureuse.  Parfois on se demande si toute la logistique antérieure et tout l’argent dépensé sont justifiés par ces moments fugaces de bonheur franc. Il n’est d’ailleurs nécessaire d’aller loin :  j’ai appris la beauté de la nature  sur la côte du Finistère Nord (et quiconque dira que ce n’est pas l’une des plus majestueuses  du monde aura tort), même si je ne l’ai mesuré qu’adulte. Au fond il s’agit de cela :  un émerveillement esthétique qui nous traverse l’espace d’un instant.  Je ne peux pas prouver que les voyages sont par nature supérieurs à l’immobilité, je peux juste dire qu’ils me donnent un peu de bonheur sincère et peut-être mes enfants y trouveront-ils eux aussi un jour une source de joie …

 

 

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