Vie de mèr*e

Mamma, oooohoooh, didn’t mean to make you cry,  Bohemian Rhapsody, Queen.

Comment je suis devenue une Mère avec un grand M

L’expatriation est une expérience de socialisation secondaire, c’est à dire qu’il faut endosser des rôles sociaux nouveaux. Pour moi il s’est notamment agit de devenir une femme sans activité professionnelle et une mère à plein temps. Pour ce qui est de la première partie, mon statut particulier de housewife temporaire (sachant que je retrouverai mon emploi après cette parenthèse) m’a facilité la tâche. En revanche mon nouveau rôle maternel a nécessité de difficiles ajustements. Bien sûr j’avais déjà mis aux monde mes deux fils dans la joie et la bonne humeur, mais mon expérience  de la maternité en France ne m’avait pas tout à fait préparée à ma réalité de mère au foyer en pays étranger.

Le premier choc fut de constater que l’amplitude horaire du temps passé avec mes enfants s’était étendue au-delà du raisonnable. En France leur père les déposait à l’école et chez l’assistante maternelle plus souvent que moi et nous les récupérions chacun notre tour à partir de 18h environ. Nous travaillions en général les mercredi, qui étaient de ce fait des journées comme les autres. Arrivée ici j’ai d’abord dû accepter que l’école se termine à 14h15  du lundi au jeudi et le service de garderie (dont j’ai abusé largement dans les premiers mois) à 17h seulement. Enfin, à mon grand effroi le vendredi l’école s’arrête à midi et très peu d’enfants restent alors à la garderie. Comme la nouvelle activité de mon mari le conduit à rentrer à la maison tous les soirs après 19h, le tête à tête avec ma progéniture a pris des proportions inconnues jusqu’ici. Ce fut d’abord très pesant : je ne suis pas douée pour les activités manuelles ou plus largement éducatives, je n’étais pas habituée à les avoir autant et le dernier n’avait pas dix-huit mois. Autant dire que les écrans sont vite devenus mes amis, tant pour eux que pour moi (les surveillant vaguement, accrochée à mon Facebook comme à une bouée de sauvetage). Quelques vendredis je me suis ainsi retrouvée à déprimer franchement sur les bancs d’un parc, avec en bonus l’angoisse diffuse de me faire agresser. Non seulement je vivais mal cette omniprésence de mes fils mais je ressentais une certaine culpabilité. Je sentais bien que j’étais parmi les dernières mères à arriver le soir à la crèche et que l’excuse d’être française ne pardonnait pas tout. Je n’osais pas donner une lunch box le vendredi au plus grand pour qu’il reste à  la garderie quand toutes les autres mères se présentaient pimpantes à la grille à midi. Néanmoins j’ai parfois enterré cette culpabilité pour assurer ma survie. Ainsi lorsque la crèche m’a annoncé qu’elle fermait pour un mois entier autour de Noël j’ai d’abord eu une crise de panique puis  j’ai cherché avec insistance une solution de garde alternative. Je l’ai trouvée : le Baby Hotel (sic) qui offrait des possibilités de garde 24 heures sur 24, preuve que je n’étais pas la seule mère au bord de la dépression. Pour le plus grand ce fut aussi le centre aéré dès les premières vacances.

La source de mes tourments et de mes bonheurs…

Lorsque j’évoquais mes difficultés auprès d’autres mères cela me valait en général des airs surpris et réprobateurs sur le mode “mais c’est une chance de passer du temps avec tes enfants”. Peut-être avec les leurs, mais clairement pas avec les miens à ce stade de notre installation. Néanmoins mes épanchements m’ont permis d’accélérer nettement le processus de tri qui s’opère au début parmi toutes les rencontres. Je me suis limitée aux parents désespérés comme moi et je ne l’ai jamais regretté  : ils sont bien plus drôles et bien moins effrayants que les parents parfaits.  J’ai donc pu compter sur la solidarité des parents débordés. Mes vendredis sont ainsi devenus bien plus gais : désormais nous prenons le temps de déjeuner ensemble dans un endroit kid friendly (c’est à dire où nous ne voyons pas nos enfants). Ainsi non seulement nous passons deux heures entre adultes qui réduisent merveilleusement cette longue après midi , mais souvent nos enfants s’invitent les uns chez les autres (solidarité parentale encore) et il m’arrive d’avoir l’extrême chance de rentrer seule pour quelques heures chez moi. Avec mes fils nous nous sommes aussi apprivoisés doucement : le petit a opportunément grandi et devient plus autonome, le grand me confie davantage de choses et je ne peux pas nier qu’une complicité sincère s’est tissée autour de tous ces minuscules récits du quotidien. Je renâcle moins devant mes missions de soccer mum, j’apprécierais presque les discussions dans la voiture sur les nombreux trajets générés par leurs emplois du temps. Je peux désormais les récupérer à l’école à 14h15 (une fois par semaine) sans trembler. Je n’ai pas renoncé aux écrans pour autant (le petit sait m’arracher mon téléphone pour obtenir mon attention), je ne me suis pas lancée dans les travaux manuels, mais je n’appréhende plus le temps passé avec eux. J’aime être cette mère plus détendue et disponible que dans ma vraie vie, même si je sais que j’entendrais bientôt résonner à nouveau “maman c’est fini quand tes copies?”.

Être mère c’est aussi, ici comme d’ailleurs, être souvent en première ligne dans les rapports avec l’école. En France cela n’avait pas toujours été simple mais concrètement je ne voyais la maitresse que lorsqu’elle nous convoquait, je n’étais jamais là à 16h30  puisque nous utilisions toujours la garderie et je ne connaissais aucun parent ou presque. Ici la sortie de 14h15 et surtout celle du vendredi midi constituent de hauts lieux de sociabilité. Comme dans la cour du lycée la popularité se mesure au nombre de bises échangées avec les autres parents. Au début, comme avec ma cigarette à cette époque lointaine, je me raccrochais à mon téléphone pour masquer mon absence de relations sociales. Surtout tout le monde se connait : mon fils ainé n’étant pas spécialement discret il m’a rendue très rapidement célèbre. Chacun est au courant du parcours des différents enseignants, de leur qualité, des conflits éventuels : la vie de l’école est au cœur des préoccupations.

Finalement cette obsession n’est guère surprenante. D’abord dans les milieux diplômés l’investissement scolaire est central : il s’agit de tout mettre en œuvre pour la réussite  des enfants : transmettre bien entendu son capital culturel (le niveau de diplôme des mères est ainsi fortement corrélé à la réussite notamment à cause de l’aide au devoir), mais aussi utiliser son capital économique sous forme de cours supplémentaires et autres séjours linguistiques. Cette mobilisation multiforme participe largement à la différence de résultats avec les enfants d’ouvriers par exemple. Ici pour de nombreuses mères, ce profil social se cumule avec leur statut de femme au foyer et le diplôme des enfants devient alors la preuve indiscutable qu’elles ont rempli leur mission. L’enjeu est donc encore plus grand et la compétition féroce : dans les diners on compare les mérites de ses enfants passés par telle ou telle grande école de commerce ou classe préparatoire. Ce surinvestissement scolaire se retrouve dans notre milieu d’enseignants et universitaires en France : nombre de nos amis ou collègues soupçonnent leur miraculeuse progéniture de précocité et s’emploient à la nourrir exclusivement de contenus pédagogiquement irréprochables. Faute d’un important capital économique nous misons tout sur le capital culturel. A Johannesburg la question n’est pas seulement celle de la culture légitime mais bien celle de la culture utile, celle qui permettra d’intégrer les bonnes écoles et de faire une belle carrière (les deux se rejoignant souvent). Au pire le capital social, c’est à dire le réseau de relations des parents, internationalisé par l’expatriation, rattrapera les élèves moyens et leur garantira de ne pas déchoir. Mais si tout va bien il permettra surtout d’optimiser son joli diplôme par des stages enrichissants et du népotisme bienvenu. Le rapport à l’école est donc très exigeant, voire un peu consumériste. Comme tous les parents nous sommes soulagés de constater que nos enfants sont entre les mains de professionnels compétents et qu’ils semblent plutôt heureux dans leurs classes. Mais ici les attentes vont souvent plus loin. Il ne s’agit pas de n’importe quels enfants : l’expatriation doit apporter un bénéfice, elle doit être rentable dans leur parcours sans faute. Ils doivent donc apprendre davantage, être stimulés sur tous les plans y compris sportif ou artistique. Bien sûr ils sont tenus d’être au moins bilingues : l’enseignement de l’anglais à l’école française est d’ailleurs souvent jugé insuffisamment ambitieux. Certaines familles inscrivent leurs enfants dans des écoles sud-africaines pour leur donner encore davantage de maitrise de la langue, d’autres rejoignent l’école américaine décrite comme un véritable paradis et le sésame pour les grandes universités des États-Unis (pour environ quatre fois le prix annuel de l’école française). Bref tous les coups sont permis pour faire de ses descendants des leaders dans un monde globalisé.


Le slogan du lycée dit bien l’ambition des parents…

Conséquence un peu amère :  étant habitués aux multiples expatriations les rejetons s’éparpillent rapidement aux quatre coins de la planète pour leurs études et leur carrière, condamnant leurs parents à rester  seuls devant leur rôti du dimanche. Dans ce contexte, malheur aussi  à ceux qui échouent. Certains enfants n’atteignent pas le niveau élevé des exigences de leur milieu et de leurs parents. Il leur faut alors supporter la réussite éclatante et affichée des autres et pour leurs mères, en particulier, la culpabilité immense d’avoir failli dans leur tâche. Car même si les choses ne sont jamais si simples, c’est davantage aux mères que l’on fera porter cette responsabilité.

Être mère dans ce contexte spécifique de l’expatriation est donc complexe. C’est à la fois l’opportunité de se rapprocher de ses enfants, mais aussi la difficulté de maintenir son espace. C’est prendre la responsabilité de leur bien-être, de leur réussite, se mettre à leur service parfois plus qu’on ne le souhaiterait. C’est être confrontée plus qu’ailleurs à la compétition sociale. C’est aussi, heureusement, partager ses états d’âme avec d’autres parents qui ont l’honnêteté de reconnaitre eux aussi leurs limites et le mérite d’en rire.

 

8 réponses sur “Vie de mèr*e”

  1. L’avantage, c’est que compte-tenu de la taille des maisons tu n’as pas de problème à maintenir “une chambre à toi”! Bravo d’oser secouer le tabou de la “maternité radieuse” et de “plus beau métier du monde”.

    1. Tout à fait! Je peux laisser mes enfants me chercher dans diverses pièces et gagner ainsi de précieuses minutes en faisant la sourde oreille. Il faudra que j’écrive un article sur la survie avec eux dans 75m2 à notre retour…

  2. Encore un super article qui montre un peu la face cachée des vies de femmes d’expat’, bien joué !

    Et oui, le monde des femmes d’expat’ se divise en 2 categories :
    – les mamans parents d’eleves, un peu toutes dans le meme moule physique d’ailleurs, qui participent activement à la vie de l’ecole, ont un avis precis sur ce que devraient apprendre leurs enfants et sur les bienfaits d’une alimentation bio equilibree et qui connaissent 572 activités manuelles differentes pour enfants de 4 à 6 ans.

    – et nous. Celles et ceux (parce que les papas morflent aussi dans ce tableau de “oh mais c’est super tout le temps que tu vas pouvoir passer avec tes enfants t’as trop de la chaaaance, tout ce que vous allez partager c’est uniiiiique”) qui vont à l’ecole, tape la bise aux autres parents qui n’ont pas le numero de telephone de la maitresse, oublient parfois les devoirs, oublient parfois la douche (du coup en express avant le lit mais sans faire trop de bruit pour pas se faire trop trop griller par l’autre parent, genre si si c’etait prevu comme ça), ne s’inquietent pas tant que ça de voir leur enfant grimper sur un toboggan metal sans protection quasi aussi haut que le Mont Blanc.
    Et qui prennent du temps à 19h08 pour ecrire un mot ici plutot que de lancer le repas (merde, on fait quoi ce soir encore ?), sortir le petit du bain, ramener les habits repassés dans les bonnes armoires, vérifier que les ados ne sont pas morts devant leur portable et ranger le gouter des-dits ados qui n’ont pas compris que l’autodesintegration des miettes et autres restes, ca n’existait pas encore…

    Bref,
    Ô comme j’aime lire des choses où je me reconnais 🙂

    Sinon, plus serieux, sur l’education et la reussite des enfants, j’aime pas trop trop le coté ultra elite et poussage à l’excellence qu’on ressent bien quand on cotoie la sphere ecole.
    Nos enfants vivent une experience rare, leurs profs sont competents (ou quasi tous. Oui j’ai des noms. Non je dis rien^^), ils cotoient des copains des 4 coins du monde…
    Franchement, laissons les choisir un peu ce qu’ils feront apres, si ce n’est pas l’ENA ou autre ecole de dingue qui debouche sur un poste où tu ne comprends meme pas l’intitulé, c’est pas bien grave.
    Ils seront riches de tout ce vécu ; et fiers des personnes qu’ils deviendront nous serons.

    Bon, j’y vais. Pates pour tous ce soir.
    River café demain midi ?

    1. Je suis certaine que même dans la première catégorie certaines doivent secrètement espérer la semaine de classe verte avec impatience (si elle ne se sont pas portées volontaires)…

  3. Pour être passée par plusieurs status : femme d’expat avec enfants sans travail, femme au foyer à Paris, puis femme travaillant et rentrant à 20h chez elle …. je ne sais pas quelle est la situation la plus enviable !!!
    Tout dépend de l’age des enfants, de leur personnalité et de sa capacité à se sentir bien sans travailler et sans avoir de reconnaissance sociale !!😉
    Personnellement je l’ai mal vécu vers 30 ans , mais aujourd’hui avec le recul je me dis que j ai eu une chance énorme de pouvoir le faire. J’ai profiter de tout mon temps libre pour faire ce que j’aime vraiment faire !!
    Quant à la compétition, je la trouve bcp moins forte en expat’ qu’en France. Mais une fois de plus Johannesburg ou Bangkok ne sont pas Singapour ou Londres …. le lycée ici n’est pas compétitif. Nous sommes à des années lumières des grands lycées parisiens , mais avec des résultats honorables qd même. Ici tout le monde est admis, aucun tri par rapport au niveau de l’eleve, personne n’est virée … et les profs font avec cette mixité. Tous les élèves ne viennent pas de lycées français et la misère sociale existe aussi contrairement à ce que tu as l’air de sous entendre !!
    Autre point : quelle mère normalement contituée ( en France ou en Expat’ ) ne se sent pas responsable de l’echec de ses enfants ? À tord ou a raison …
    Et enfin le dernier point où je suis 100% d’accord avec toi : il est insupportable de vouloir que ses enfants soient bi-lingue et d’en faire une priorité en les mettant au Lycée Français !!! Ils ne se rendent pas comptent que leurs enfants parlent un mauvais français, font des fautes à tous les mots …. mais la priorité reste de voir leur tête blonde parler anglais qd ils rentreront en France …. ils seront tellement fières !!😂😂
    Quant aux enfants, précoces…. sans commentaire, il y a un nombre de genis autour de nous !!! Incroyable !😂😂

  4. Bravo Charlotte pour tes réflexions très justes et agréablement bien formulées au travers de tes différents articles ! C’est un vrai plaisir de te lire ! en particulier sur ce sujet “sensible”. Je me rappelle mes 3 premiers mois ici avec un pré-ado un brin persécuteur : “comment ça tu ne peux pas venir me chercher maintenant à l’école ? Tu n’as rien d’autre à faire !” Depuis, nous nous sommes nous aussi apprivoisés…

    1. C’est tout un chemin de devenir mère à plein temps quand on n’y est pas habituée. Et ce n’est pas facile d’à la fois se rendre disponible et de préserver quand même son espace. En tous cas ton commentaire, comme mon expérience, peuvent rassurer celles qui se lancent juste dans l’aventure (j’en ai croisé qui ne semblaient pas totalement épanouies dans leur nouveau rôle) 😉 : ça s’améliore avec le temps…

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