Mon pays c’est l’amour (grosse fatigue)

“These people raised me and I can’t wait to go home”, Ed Sheeran, Castle on the Hill.

C’était une matinée comme tant d’autres : un peu pénible mais rien de grave. Je tentais de me rendre dans une boutique de notre opérateur téléphonique suite au vol du téléphone de mon mari. La première était fermée, la deuxième visiblement mal enregistrée dans mon GPS qui m’a indiqué, guilleret :  “Vous êtes arrivée” alors que je me trouvais au milieu d’une quatre voies. La troisième enseigne fut la bonne (déjà plus d’une heure passée dans ma voiture) mais évidemment je n’avais qu’une partie des papiers requis pour basculer son ancien numéro vers une nouvelle carte SIM. Retour chez moi pour trouver le nouveau congélateur livré par mon propriétaire (après une semaine d’attente) : 6 cm trop grand pour entrer dans son emplacement et bien entendu 6cm plus haut que les mesures que j’avais pourtant indiquées. Résultat déjà une semaine que trône au milieu de ma cuisine un superbe congélateur de 1,76cm de haut, exactement. Rien de grave donc, rien que mon fameux temps libre ne me permette de gérer. Et pourtant là, à ce moment précis et pour la première fois depuis deux ans, j’ai eu vraiment très envie de rentrer chez moi. Mon vrai chez moi : mon pays dans lequel toutes ces choses idiotes arrivent aussi, mais où je sais comment les gérer, avec qui et dans ma langue. Comme une grosse fatigue de cette vie d’expatriée.

Ce qui m’a frappée ce jour-là c’est surtout la multitude d’ajustements que j’opère chaque jour. Car vivre dans un autre pays c’est constamment devoir s’adapter à une réalité qui, si elle n’est pas nécessairement difficile, demeure étrangère. Il y a l’anglais bien sûr. Par chance ma boulimie de séries en VO m’a permis de le parler plutôt correctement. Malgré tout j’aimerais bien comprendre toutes les blagues des animateurs à la radio (encore plus difficile si elles sont en afrikaans), avoir le temps de saisir tous les gros titres des tabloïds placardés le long de la route, ne pas chercher sur mon téléphone le mot “levure” au milieu du supermarché. J’aimerais aussi pouvoir réellement exprimer mes idées. Moi qui épatait mes élèves (laissez-moi le croire) en maniant avec souplesse des termes comme “dichotomie”, “désaffiliation” ou “anomie”, je suis réduite à me contenter de formules approchantes, en espérant qu’elle ne soit pas trop incorrectes : “The thing that goes behind the other thing, you know?”. Pour le reste la plupart des adaptations me sont devenues naturelles, mais pas pour autant toujours agréables. J’ai renoncé à marcher (ou presque), à ouvrir la fenêtre de ma voiture, je m’enferme précipitamment dans mon véhicule lorsque je quitte un endroit et je ne pose JAMAIS mon sac à main sur le siège passager. Je vérifie toutes les fenêtres et portes chaque soir, je ferme la grille séparant l’espace jour de l’espace nuit. Je suis habituée à ne quasiment plus être seule chez moi, ou si rarement. A me faire réveiller vers 6h par le soleil éclatant et le bruit des oiseaux, mais à voir la nuit tomber avant 19h, même l’été. Je ne suis plus surprise par les orages sans fin qui secouent la ville, ni par les réparateurs ou livreurs qui surgissent au moment le plus inattendu (et longtemps après le moment convenu). Je lance “hellohowareyou” en un seul mot trente fois par jour. Je n’oublie plus de préparer le repas du jardinier le mardi, de porter mon badge autour du cou pour récupérer les enfants à l’école, je ne fais plus le tour de ma voiture pour trouver le côté conducteur. Je fais attention à commander les boissons d’abord au restaurant, puis la nourriture dans une seconde phase pour ne pas que les serveurs paniquent. Bien sûr je suis devenue une experte en calcul de pourboire. Il y a aussi tous les changements agréables : évoluer dans ma grande maison (et poser des choses à mi-chemin entre les chambres et les salons parce que ça fait vraiment loin et que ça attendra un autre trajet), ne plus faire le ménage, porter des lunettes de soleil 360 jours par an, avoir le temps parfois. La vie est différente, plus riche et plus compliquée à la fois. Mais toujours autre. Les premiers temps toutes ces étrangetés faisaient surtout mon bonheur. J’aimais cette sensation d’être extérieure, la découverte de toutes les particularités culturelles et sociales. Désormais parfois cette distance me pèse : le familier me manque.

Peut-être la fatigue serait moindre si je ne devais pas m’ajuster aussi avec une partie de mes compatriotes. Car l’immersion en Afrique du Sud est également pour moi une plongée dans la bourgeoisie française. Je l’ai vu à certains signes : mes contacts Whatsapp se sont retrouvés soudain peuplés de prénoms composés, je fréquente des femmes de mon âge qui disent “maman” en évoquant leur mère, elles semblent toutes avoir assisté à une réunion secrète qui a imposé le dress code chemise blanche/pantalon foncé pour toute l’année. L’une a une maison à la Baule, l’autre au Vésinet ou encore un appartement à Paris. Bien entendu ça ne les empêche pas d’être drôles, touchantes ou juste sympathiques, mais ce n’est pas tout à fait mon monde. Je ne viens pas d’un milieu modeste mais pas non plus d’un vrai milieu bourgeois. J’avais déjà côtoyé des gens plus aisés que moi lors de mes études et ensuite par le biais des parents de mes élèves de classe préparatoire. J’avais même pu expérimenter la notion de violence symbolique à de nombreuses reprises. Sur les listes des élèves à Sciences Po quand mon nom se détachait car l’un des plus courts (mes parents ne m’ont pas donné de deuxième prénom), surtout à côté des particules multiples. Plus tard lorsque la mère de l’une de mes étudiantes nous avait prêté pour quelques jours, de façon absolument adorable, un immense appartement de quatre chambres donnant sur un joli parc près de Montparnasse. C’était seulement un pied à terre pour son mari lorsqu’il venait à Paris et cela permettait d’héberger des amis (ou de vagues connaissances comme nous). Ou bien lorsque je donnais des cours particuliers dans un appartement donnant sur le Trocadéro dont je n’ai jamais réussi à saisir où il se terminait. Il prenait un palier à lui seul et j’avais l’impression d’apercevoir de nouvelles pièces à chaque visite. C’est souvent l’immobilier qui m’a fait me sentir socialement minuscule, tout parisien comprendra. Ici mon absence d’activité professionnelle m’amène à fréquenter de nombreuses femmes dans ma situation et beaucoup appartiennent à ces milieux bourgeois très aisés. Cela me vaut quelques  moments de solitude. Quand par exemple on m’aborde pour savoir si je connais les horaires de la paroisse. En France les seules personnes pratiquantes que je n’ai jamais connues était mes grands-parents, et encore pas tous, et encore seulement pour la messe de minuit ou les enterrements. Ici la paroisse est un lieu de sociabilité important pour une partie de la communauté française. Ou encore quand j’entends au cours d’un déjeuner “Je pensais que presque tout le monde payait l’ISF”. Un autre jour dans cette superbe villa un peu tape-à-l’oeil louée au Cap avec des amis et appartenant à une française expatriée, lorsque je vois bien en évidence sur la table de nuit un numéro de Valeurs Actuelles consacré, comme c’est original, aux scandales de la fraude sociale (inconscience, indécence ou les deux?). Également quand je dois expliquer qu’il existe bien des classes préparatoires publiques aux écoles de commerce et qu’elles peuvent être meilleures que certaines privées. La plupart du temps je ne dis rien : il y aurait trop à dire. Parfois je ne peux pas m’en empêcher comme récemment quand circulait sur le téléphone d’une des participantes à un autre déjeuner l’annonce pour l’appartement si charmant de l’une de ses amies, dans le XVIe comme il se doit, avec un loyer de 3500 euros mensuels. Là j’ai quand même précisé que cela dépassait mon salaire. Petits rires de l’assemblée, qui a probablement cru que je plaisantais. On m’a répondu : il reste le salaire de ton mari. Voilà.

Donc parfois je rêve de retrouver aussi ma langue sociale. Non pas que mon milieu échappe à la caricature : bobos intellos parisiens (mais incapables d’acheter à Paris) aux yeux de beaucoup, avec nos enfants aux prénoms surannés, notre passion pour le vintage, nos lectures adoubées par Télérama et les Inrocks, notre tendance à trouver que France Inter c’est quand même bien en-dessous de France Culture, notre façon de considérer “la province” exotique (et tellement abordable), notre frustration de ne pas être vrais riches : nous sommes bien entendu enfermés aussi dans nos clichés. La différence c’est que ces clichés sont les miens : j’ai été élevée entre la Camif, Radio France, J’aime Lire et Télérama. Transplantée à Paris, j’ai appris l’exigence (le snobisme?) appliquée à toutes choses, la frontière invisible mais tangible du périphérique, le refus absolu de porter une polaire, la possibilité de faire une heure de trajet pour trouver LE boucher star ou LE bar qui sert de vrais mojitos, la façon si particulière de se déplacer à pieds à grande vitesse en écartant les touristes. Je suis de gauche aussi, par naissance et par choix. Mon entourage l’est également, uniformément. Les nuances qui séparent nos opinions existent mais sont ténues : Mélenchon ou Hamon? Même si en France je me lassais d’échanger avec des gens essentiellement d’accord avec moi, ici ils sont quand même un peu trop rares. Alors toutes ridicules qu’elles puissent être parfois, mes références sociales me manquent.

Vivre dans un environnement étranger est à tous points de vue passionnant. Je découvre ici tant de choses et de gens que je n’aurais jamais croisés en France, à l’étroit comme beaucoup dans mon milieu et ma zone de confort. La plupart du temps ce sentiment de chance domine, mais parfois, juste par à coups, l’envie de se lover dans ce qui est connu revient. Je comprends mieux alors la nécessité impérieuse du retour en France estival pour celles et ceux qui ont fait de l’expatriation un mode de vie à durée indéterminé. En attendant je regarde le soleil éclatant du printemps austral, les jacarandas en fleurs, j’ai un peu de temps pour moi avant d’aller à l”école. La fatigue s’estompe.

5 réponses sur “Mon pays c’est l’amour (grosse fatigue)”

  1. Comment fais-tu pour décrire si bien chacun de nos sentiments…?
    Au bout de 5 ans d’expatriation, dont une fin un peu mouvementée, j’ai terriblement ressenti ce besoin de me retrouver dans mon univers familier. Depuis mon retour en Belgique, je savoure ce confort de ne rien devoir décoder. L’exotisme, le soleil d’Afrique, le bush, mes déjeuners chez Tashas entre copines me manquent terriblement et il y a évidement tout autant de contraintes et de frustrations ici mais au moins, je sais d’instinct comment les gérer et c’est incroyablement reposant…

  2. Je crois que tu as (très bien) exprimé ce qui nous touche tous, expats, meme de milieux differents.
    Et je pense que le fait d’avoir plus de temps libre (oui ceci est un taunt non dissimulé) en etant femme d’expat’ accentue ce sentiment.

    Avant de partir, on avait eu des cours de preparation à l’expatriation, avec des fameux schemas de vagues qui expliquent le moral et ses fluctuations.
    Perso, j’avais tjs douté de moi car je ne suis pas passé par cette super haute vague d’excitaion trop genialissime pdt les 1ers mois.
    Mais plutot qqch de plus regulier et moins accentué. Avec des fois des creux oui.

    Je ne connais rien de la vie parisienne, je suis un provincial d’une ville pas si petite que pourtant personne ne situe sur une carte, où j’avais toutes mes habitudes, mes reperes, où je connaissais parfaitement le cadre, ses limites et ses avantages.
    Et sortir du cadre, ca m’a permis, comme je le voulais, d’en mesurer encore plus la qualité initiale, mais aussi de voir qu’en dehors du cadre il y a de tres tres belles choses. Des cultures, des modes de vie, mais surtout des rencontres (ca fait super gnan-gnan ça mais c’est vrai ^^).

    Sans l’expat’, j’aurais pas eu la chance de rencontrer des gens de milieux si differents, et c’est un vrai plaisir. Plaisir encore plus grand maintenant que j’ai trouvé des gens proches de mes envies et attentes, du coup meme quand il y a des choses/gens qui font moins plaisir, on peut tourner ça en qqch de positif.

    Bref, j’ai adoré le Mooteebar parce que j’ai retrouvé le plaisir d’aller boire un verre dans un bar, un put… de vrai bar, pas un truc dans un mall qui nous fout dehors à 22h, un endroit où s’il faut parler fort ce n’est pas à cause de l’acoustique desastreuse du complexe mais bien parce qu’il y a un DJ qui se fait plaisir. Un endroit où on rit, on boit, et on oublie pdt un instant qu’on a des enfants 😉
    Alors si tu as d’autres envies de cocktails ou autres petits plaisirs simples de la vie, je suis sur que l’on sera plusieurs à t’accompagner et ca sera peut etre pas Paris ni Besancon mais on y sera bien quand meme !

    #ouibesanconcestsuper
    #benoui
    #jtejure

  3. C’est avec plaisir que j’ai découvert en noir sur blanc l’adresse de ton blog page 17 de cette petite revue très utile aux expat’ de Jobourg, après avoir tenté sans succès de le trouver sur le web (bon, je n’avais cherché qu’une fois, et j’avais renoncé après être tombée sur 2-3 blogs anglophones).
    Et ce soir me voilà partie à lire 1 ou 2 articles pour voir (après avoir bien consciencieusement rangé les restes du dîner, lancé le lave-vaisselle, vidé le sèche-linge, supervisé la douche et la fin des devoirs des enfants, etc…) … et puis, tiens, il est déjà 23h… et après m’être enfin souvenue, il y a 20 minutes, au milieu de ces futilités intellectuelles, qu’il fallait coucher les enfants (ouf, c’est encore les vacances !), me voilà en train de terminer la lecture du dixième article…
    Pourquoi mettre un commentaire sur celui-ci en particulier?
    Parce que peut-être qu’il m’a (encore) plus touchée que les autres; parce qu’il parle d’un mal-être qu’on a du mal à avouer sur le moment, vu notre condition privilégiée comme tu dis, bien qu’on le ressente tous à un moment ou à un autre en tant qu’expat’, ou du moins en tant que conjoint suiveur (mais le conjoint qui travaille n’est pas non plus à l’abri je pense …)
    Aussi parce que, même si je ne l’ai pas encore vécu ici à Jobourg, étant toujours sur le haut de la vague du nouvel arrivant, je l’ai bien vécu à notre première expat’ il y a 5 ans (suite à quoi j’ai pris plusieurs résolutions afin de ne plus le revivre aussi intensément à la 2ème expat’).
    Ou bien parce qu’en parcourant la liste de ces adaptations nécessaires dont tu parles, j’ai été prise d’un fou rire en découvrant le coup du tour de la voiture (ces bêtes réflexes trop durs à contrôler !). Et les fous rires, il faut en profiter quand ça arrive, c’est trop bon et trop rare !
    Et puis enfin parce que je ne peux pas quitter ton blog sans laisser une petite trace de mon passage, ce ne serait pas juste.
    J’ai consommé, je paye !
    Alors merci pour ce blog, pour oser dévoiler ce que tu ressens comme ce que tu observes. Ce n’est pas donné à tout le monde, et en plus c’est instructif. Moi qui ai encore tant de questions sur ce pays, tes analyses m’éclairent un peu plus.
    Bref, j’ai hâte de lire tes prochains post !

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire! Même si je suis les visites du blog grâce à un outil de statistiques les commentaires sont le retour le plus précieux que je puisse avoir. Je suis toujours très reconnaissante envers les lecteurs qui prennent le temps d’un court texte (ou d’un plus fourni!). Peut-être que certains billets peuvent aussi aider à mieux faire comprendre notre réalité dorée-mais-pas-si-simple à ceux qui ne la vivent pas? Au plaisir de se croiser bientôt 😉

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