“L’intégration ici ça passe beaucoup par le sport”

“Let’s get physical, physical”, Olivia Newton John, Physical.

L’omniprésence du sport (contre mon gré) dans ma vie d’expatriée

Une amie m’a répondu cette phrase lorsque je m’interrogeais sur les moyens efficaces de socialiser à mon arrivée. Elle m’a tout de suite plongée dans une grande perplexité. En tant qu’ancienne bonne élève, exerçant un métier intellectuel, le sport ne se situe au centre de mon univers. Dans mon milieu on croise rarement des personnes pratiquant avec passion une activité sportive, cela revient d’ailleurs presque à déroger à son statut de rat de bibliothèque. J’ai donc longtemps entretenu avec le sport une relation épisodique, largement influencée par la lecture de magazines féminins. Cela m’avait conduite à pratiquer successivement, et sur des périodes très limitées, diverses activités étranges. J’avais ainsi tenté le yogalate (yoga+pilates) qui mélange deux pratiques assez ennuyeuses et se révèle sans surprise  plutôt monotone. Plus tard j’ai essayé  le yoga bikram (yoga dans une pièce chauffée à 40 degrés : wtf?) que j’avais cru efficace avant de me rendre compte que ma perte de poids tenait  une crise de la maladie de Crohn. Enfin le hula hoop jusqu’à je réalise que ce f****u cerceau s’obstinait à refuser de faire plus d’un tour autour de ma taille. L’expatriation me laissant bien du temps libre, j’avais comme vague projet de m’entretenir (je crois bien que ce f****u cerceau a voyagé dans le contenair) mais je sentais bien que ce ne serait pas ma priorité. Dans la lignée de ces expériences improbables, une très bonne amie a réussi à me convaincre peu de temps après notre arrivée de prendre des cours de pole dance. La mention de cette activité nous valait invariablement dans les dîners des regards appuyés des maris et des gloussements gênés des épouses. Nous avions l’impression d’avoir descendu la première marche menant directement…sur le trottoir. Néanmoins cela se révéla à la fois très drôle et franchement difficile. Malheureusement pour moi,  cette passion a tourné court comme les autres après le départ de mon amie, puis celui de notre professeure. Cette dernière, une adorable sud-africaine noire replète, était parvenue à me faire tenir la tête en bas accrochée à la barre (à  12 cm du sol pendant 4 secondes certes, mais ça compte quand même) et je ne croyais pas que quiconque puisse prendre la relève. Je me suis alors tournée vers le yoga, pour lequel j’ai peu de dispositions. Mon tapis, acheté au cours d’un épisode manifeste de dédoublement de la personnalité, est encore dans son emballage après six mois, comme mon cher fils me le fait régulièrement remarquer. Tout cela explique mon étonnement face à l’engouement de la plupart des expatriés français pour les activités physiques.

Notre premier contact avec la folie sportive de nos congénères  a eu lieu lors du cross du lycée français. Nous avions atterri depuis deux semaines et pour la première fois nous allions nous mêler à la large communauté francophone. Notre fils aîné, en CP, présente à peu près autant de dispositions sportives que ses parents. En effet mon mari se focalise uniquement sur la pratique du surf et comme nous vivons en région parisienne cela revient à une activité physique plus qu’erratique. A son désastreux héritage s’ajoutent pour mon fils de réelles difficultés au niveau de sa psychomotricité. L’enjeu pour nous était donc essentiellement qu’il ne renverse pas la moitié de sa classe en agitant les bras et les jambes en tous sens, ou bien qu’il suive le parcours dans la bonne direction. Tout en l’encourageant de très loin, nous avons donc comme il se doit socialisé avec quelques parents. Tandis que nous bavardions avec un couple, une maman visiblement très agitée s’est approchée. Elle a rapidement donné les raisons de trouble : son fils (en CP également) n’était pas sur le podium, alors qu’il avait gagné toutes les années précédentes (en maternelle donc…). Elle soupçonnait le grand frère du vainqueur de l’avoir aidé et dénonçait avec véhémence cette tricherie évidente.  Elle portait autour du cou sa propre médaille, ce qui nous a permis de réaliser que les parents couraient également (à une heure matinale indécente). Il nous est apparu rapidement que cette mère n’était pas la seule à prendre l’événement et les performances des enfants très au sérieux. Depuis, la place majeure occupée par le sport dans la vie de beaucoup nos compatriotes ne s’est pas démentie et n’a cessé de me fasciner.

Ainsi à de nombreuses reprises je me suis retrouvée coincée lors de dîners ou de déjeuners dans des conversations autour du sport (la course principalement). Sans surprise, quand on n’est pas concerné  : c’est particulièrement barbant. Je me souviens avoir assisté médusée à une conversation de plus d’une heure (montre en mains) entre deux couples autour des ultimate trail. Quand je songe à ces maris, déjà absents toute la semaine, en déplacements réguliers au quatre coins du continent, qui se lèvent à 5h les rares dimanches où ils sont présents pour aller faire du vélo/courir (ou les deux…) afin de préparer leur prochain challenge, le mien gagne instantanément un million de points mariage. Quand approche l’Oxpecker Trail j’essaie de limiter au maximum mon exposition sociale. Cette course sur deux jours dans les montagnes du Drakensberg enrôle une grande partie de la communauté française (ou du moins est-ce mon impression tant elle est présente dans les conversations). A ce jour j’en connais tous les détails sans jamais avoir manifesté le moindre intérêt pour cet événement.

N’en déplaise à cette très belle photo promotionnelle  pour l’Oxpecker Trail il y a en fait très peu de noirs…

Alors comment expliquer cette fascination de mes compatriotes pour le sport? Je pense que plusieurs éléments s’entremêlent. D’abord cela croise les préoccupations des sud-africains de nos quartiers. Les riches blancs qui ne marchent jamais que dans des malls ont besoin du sport pour continuer à se distinguer des ploucs blancs des campagnes. Ces derniers à force de saucisse et de bière affichent en général des mensurations impressionnantes, renforcées par leur héritage génétique hollandais qui leur donne une taille imposante. La distinction est ici sociale et non liée à la couleur de peau : les riches noirs sont aussi assidus que les riches blancs pour ce qui est de l’activité physique. Les noirs pauvres marchent de toutes façons faute de moyen de transport et n’ont aucune raison de dépenser leurs maigres salaires dans des loisirs aussi futiles. Le corps demeure profondément social, comme partout. L’obésité et la pauvreté fonctionnent souvent de concert. A Sandton pas de confusion possible : la salle de sport tient une place aussi centrale que l’église. On s’y rend de préférence à 5h du matin, avant le travail, ce qui  ajoute à mes yeux à la barbarie de la chose. Ainsi on affiche une silhouette fine (parfois aussi ridiculement bodybuildée) en même temps que son rang social. Les français n’ont donc  qu’à s’engouffrer dans l’offre pléthorique de lieux dédiés ou de courses, qui ont lieu pratiquement tous les week-end. Mais cela répond aussi probablement à des besoins propres. Le sport pratiqué de cette façon fait écho  à un idéal de performance individuel très proche de celui des cadres supérieurs en entreprise. Se dépasser, abolir ses limites, se fixer des challenges : tout cela fleure bon le langage managérial. La place des bureaux des sports dans les grandes écoles, de commerce notamment, témoigne à mon sens de cette continuité. Pour les femmes d’expat il s’agit peut-être aussi d’entretenir un capital physique bien utile quand il faut assister son époux dans ses activités de représentation. N’oublions pas qu’au sein de la bourgeoisie la tenue du corps (donc aussi de la silhouette) est un élément central de distinction : comme nos amis sud-africains aisés, les français ont à cœur de ne pas être confondus avec les catégories populaires.

Avec le temps je me suis habituée à cette frénésie autour du sport. J’ai accepté l’étiquette de la “fille pas sportive” et j’en joue même. Je suis capable de participer aux discussions autour de ce sujet, ayant accumulé malgré moi une grande quantité d’informations inutiles. Je sais surtout qu’un jour je retournerai dans mon monde où la pression viendra du fait d’avoir lu tel ou tel auteur plutôt que d’avoir couru telle ou telle course. Un autre genre de secte…

7 réponses sur ““L’intégration ici ça passe beaucoup par le sport””

  1. Mais oui ! Oui ! OUI !

    C’est pour ça que je dès le début on a eu des atomes crochus, pour nous le sport c’est dangereux !
    J’exagere, mais il le faut, car comme tu l’as bien ecrit, les gens ici exagerent dans l’autre sens.

    Comme cela a été dur avant le grand départ, puis dans les mois qui ont suivis, lorsqu’à chaque fois que l’on rencontrait une nouvelle personne, les questions etaient irremediablement :
    – Tu joues au rugby ? Non.
    – Tu viens faire un footing ce week end (entre 7 et 8h du mat’, genre, comme si n’importe quoi un dimanche matin à 8h pouvait m’interesser) ? Non.
    – Tu joues au golf ? Non.
    – Tu fais du velo ? Non.
    etc…
    – Mais du coup tu fais quoi ? Je suis un gamer. Ah…

    Assez rapidement du coup, les gens ont fait le tour des sujets de sociabilisation bateaux et s’eloignent vers d’autres rivages. Et, pauvre non sportif qui l’a tjs bien vecu en France, me voici à me dire que je suis un cas spécial.
    Bon, j’etais deja au courant pour tout vous dire, donc ca ne me derange pas outre mesure. Ben oui, un papa de 35+ piges avec des cheveux colorés, jean + tshirt geek, j’ai tres rapidement compris en arrivant dans les “rdv d’expats” que j’etais un peu hors champ.

    Et alors, avec le temps, on exagere, on en surjoue, parce qu’en creusant un peu, on decouvre d’autres individus, pourcentage assez faible oui mais qui existe quand meme, de gens qui comme vous apprécient un bon ciné, un jeu de société, ou un simple dimanche passé autour d’une table…

    Après, c’est bien pour le corps, ca rend les gens heureux on dirait, c’est très bien. Et je crois que maintenant le regard de ceux qui m’ont deja parlé est aussi bienveillant dans l’autre sens.
    Mais bon, dur de demarrer une expat quand on n’est pas sportif en Afrique du Sud !

    ps : dans les supermarchés francais : 1 rayon entier dédié aux gouters et autres barres chocolatées + 1 rayon brioches.
    Ici : 1 rayon entier pour des complements alimentaires et proteines pour le sport.
    Comme je prefere la France ! 😀
    ps 2 : chers amis males accros des salles de sport, non, non et non, le tout petit marcel ou tshirt sans manche pour montrer aux autres (nous) à quel point vos biscottos sont gros, ca ne se fait pas !
    ps 3 : cheres amies femelles accros des salles de sport, non, non et non, le legging en microfibres high-tech legeres et prevues pour etre super performante en salle ou au running, porté à toute occasion de vie sociale… CA NE SE FAIT PAS NON PLUS !
    #payetonfashionfauxpas

    1. Je pense qu’à ce stade tu es mûr pour lancer ton propre blog de mari d’expatrié! Tout à fait d’accord avec toi je me suis tellement habituée que je ne suis plus choquée de voir toutes ces femmes en tenue de sport à l’école ou au supermarché et pourtant comme dirais une amie commune “le lycra ça ne va pas à tout le monde”! Mais bon méfie toi, on commence par un petit color run bien pépère et après on se met à secréter des endorphines (l’effet du sport à ce qu’on m’a dit) et on finit à acheter des dossards pour le marathon sur les amis de Joburg…

  2. Encore un super article… petit bemol sur la categorie sociale de ceux qui courent, ça depend vraiment des courses mais les « noirs pauvres » comme tu dis mettent parfois toutes leurs économies pour participer aux courses à côté de chez eux. J’ai fait des courses ou certains couraient pieds nus mais avec un dossard! ( donc en ayant réglé les rands nécessaires a l’inscription !) .
    Quand au surpoids, attention!!! A soweto par exemple je n’ai réussi a doubler des personnes en forte obésité qu’après 7 ou 8 kms et en forçant !! (Bon ok je suis vraiment nulle! Mais le sport est vraiment culturel!!! Peu importe le milieu, peu importe la morphologie ! )

    1. En fait non on ne peut pas dire peu importe le milieu ou la morphologie, le sport est social c’est à dire qu’il est largement marqué effectivement par les cultures nationales mais aussi par des logiques de distinction au sein de ces cultures. En France le football est le sport roi mais il n’est guère pratiqué par les catégories aisées (il suffit d’étudier les origines de nos joueurs stars) contrairement au tennis ou pire encore au golf. Les noirs pauvres qui pratiquent la course peuvent y voir (comme nos footballeurs)une possibilité d’ascension sociale (en général comme pour l’Oxpecker leur présence est sponsorisée et le dossard offert)mais leur présence demeure ultra minoritaire. Tout simplement car depuis ses origines (aristocratie britannique du XIXe siècle) le sport existe pour montrer au reste du monde que l’on a le temps de faire quelque chose d’inutile (le coeur même de la logique ostentatoire) donc que l’on ne passe pas sa vie à travailler .Ensuite il a été investi par d’autres catégories sociales mais cela n’a effacé en rien les logiques de distinction qui se déplacent désormais sur le type de sport pratiqué(voir plus haut). Pour le surpoids il se suffit de comparer n’importe quel lieu public à Sandton (très rares sont les obèses aussi bien parmi les noirs que les blancs) et ailleurs (y compris dans les villes blanches des campagnes) : l’obésité a longtemps signifié la richesse (signe que l’on pouvait trop manger) mais c’est aujourd’hui l’inverse.

  3. J’adore une fois de plus!
    On pourrait ajouter le’opposotion:foot le sport des noirs-un sport de gentlemen pratiqué par les catégoroes sociales plutôt modestes vs le rugby, un sport de brutes pratiqué ou fréquenté par de supposés gentlemen, surtout blancs.
    Et aussi tout le symbôle de Invictus sur la si fragile réconciliation…

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