Les amis Facebook de mes amis…

“Avoir un bon copain, c’est sûrement ce qu’il y a de meilleur au monde, oui car un bon copain… c’est plus fidèle qu’une blonde”, Henri Garat, Avoir un bon copain.

Le groupe Facebook des expatriés français : passions, violence et échalotes

Il existe un lieu qui occupe une place à part dans notre quotidien d’expatrié. C’est un espace étrange puisqu’à la fois virtuel et très ancré dans notre vie réelle. Il s’agit du groupe Facebook des amis de Joburg qui rassemble les expatriés francophones de la ville (passés ou présents : je ne suis pas certaine de parvenir à me désintoxiquer à mon retour) dans le but de s’entraider et de partager des informations. Depuis mon approbation au sein de ce club fermé il ne se passe pas une journée sans que je consulte ses posts. Soyons clairs ce type d’initiative est d’une très grande utilité lorsque on  recherche un médecin, une maison, une babysitter, un plombier etc. Mais c’est surtout devenu la place du village des expatriés français.

On y vend tout et parfois n’importe quoi : des jouets Happy Meal (oui, oui ceux que l’on vous donne gratuitement avec votre menu enfant),  de la nourriture pour cochon d’inde en grand format, des chaussures trop grandes,  trop petites, ses fonds de crème de beauté avant de partir, ses tableaux de Buddha vestiges d’une précédente expatriation en Asie, des leggings aux motifs improbables, sa petite culotte utilisée” seulement une ou deux fois”. Echo de l’ Histoire : lors de la coupure d’eau de plusieurs jours l’année dernière il n’a fallu que quelques heures à un expatrié français non dénué de ressources pour proposer à la vente (et avec bénéfice) des bonbonnes manifestement achetées en gros juste avant que les magasins ne soient en rupture de stock.

Signe de notre francitude exacerbée une proportion non négligeable de questions  concerne la nourriture. Sur le groupe des Trailing Spouses, qui rassemble tous les expatriés sans distinction de nationalité, on trouve bien sûr mention de quelques madeleines de Proust plus ou moins compréhensibles : biscuits américains, sauce mexicaine, gourmandises allemandes (vraiment?). Mais pour les français il s’agit bien d’une préoccupation majeure. Les questions sont innombrables : où trouver du foie gras, de la raclette (le français aime à marquer les saisons), des marrons, des merguez, du lapin, de l’époisses, du bon poisson, de la bonne viande, du bon pain (bien entendu)…Le plus étonnant restant que chaque fois une, voire des réponses, sont apportées dans l’heure qui suit. La solidarité gastronomique ne connaît pas de limites : on signale par un post la présence de veau dans un supermarché ou l’arrivée des échalotes (très gros sujet) au Woolworth. Bref dans un pays où l’on trouve de tout (y compris du fromage et du vin de très bonne facture) les français se serrent les coudes comme au temps du rationnement.

Sur les amis de Joburg on  suit aussi  la vie des fameuses personnes que l’on connait sans vraiment les connaître : on s’inquiète de voir mis en vente des éléments de décor : le départ approche-t-il? La vente de la voiture constitue à ce titre  un signe infaillible. L’arrivée de la famille en visite se signale par “je cherche un guide francophone pour mes parents non véhiculés”. Le démarrage d’une nouvelle activité extra-scolaire pour les enfants par la recherche de bottes d’équitation, d’une guitare d’occasion ou d’une tenue de ballerine. Les grossesses sont visibles par la quête d’un bon gynécologue obstétricien, les difficultés des plus grands par celle d’un orthophoniste/psychologue, les problèmes de santé se signalent par la demande de toutes sortes de  spécialistes.

Car c’est l’une des particularités de ce groupe : il ne permet pas l’anonymat comme tant d’autres communautés Facebook. Le groupe des Trailing Spouses est bien plus vaste et l’on est bien en peine d’en identifier les intervenants. La population des français expatriés est  plus restreinte et largement géographiquement concentrée autour du lycée français. Il est donc très courant que l’on “connaisse” les auteurs des posts. D’où un va et vient permanent entre virtuel et réel : on interpelle une connaissance à propos de son dernier post et les plus croustillants seront commentés à l’infini entre amis. Il faut donc être attentif à ce que l’on y écrit car il y va de son image au sein de la communauté française : tout le monde suit et bien sûr discute des actualités du groupe. Selon moi ce faux anonymat est à l’origine de la tendance de ce groupe à susciter des discussions rapidement enflammées. Je me suis interrogée sur ce phénomène après avoir constaté que le groupe des Trailing Spouses en était largement dépourvu. Au vu des posts il semble que ses membres se concentrent autour de Dainfern (déjà évoqué pour son degré de paranoïa avancé). Les contenus témoignent de préoccupations d’un autre monde : on y revend sa voiturette de golf, on y cherche une nanny de nuit d’urgence pour son nouveau né car la précédente a démissionné. Je me souviens d’un post où une femme s’interrogeait sur les moyens de faire “approcher” la notion de camping à sa famille (sachant que son mari refusait l’idée de dormir par terre) sans en faire vraiment et cherchait donc une sorte de camping/hôtel de luxe pour qu’ils partagent tous cette expérience si exotique. On s’y délecte bien plus encore que sur le groupe français des récits d’agression plus ou moins vérifiés. On sent poindre une plus grande angoisse face à la ville. Malgré tout les commentaires sont nettement plus apaisés : même des sujets a priori explosifs comme la recherche d’un médecin favorable à la non vaccination, trouvent des réponses calmes et posées. On pourrait bien sûr opposer le flegme anglo-saxon au tempérament querelleur des gaulois, mais d’abord ce groupe comprend son lot de populations latines et surtout j’ai une autre hypothèse.

Je rattacherais cette tendance aux discussions passionnées au fait que ce qui se joue dans ce groupe a à voir avec la vie réelle et donc avec les statuts que certains défendent au sein de la communauté française expatriée. Les amis de Joburg sont un des terrains possibles de la compétition sociale. Ici ne s’agit pas ici d’étaler sa richesse ou même sa culture (quoique son bon goût affleure plus ou moins lors de la revente du mobilier) : la carte maîtresse est celle de la maîtrise du pays d’accueil. Certains expatriés deviennent des “experts” de l’Afrique du Sud : parfois très spécialisés (sur les destinations de voyage, la situation des animaux dans les parcs, les meilleurs quartiers où vivre etc.), parfois au contraire, pour reprendre une formule de Robert Bidochon, des experts “sur le tas”. Il y a ainsi une personne au sein de la communauté qui semble capable à la fois d’organiser des visites touristiques, de faire visiter des maisons, d’organiser votre déménagement, de renseigner les gens qui cherchent tel ou tel produit culinaire, de réserver des places pour un match de rugby, de vous trouver un chauffeur mais aussi de vous vendre du sirop (français bien sûr). Presque tous les nouveaux arrivants sont aiguillés vers lui. Dans la vie réelle aussi il y a une certaine satisfaction à afficher sa connaissance des mœurs locales : on peut se prévaloir du temps passé dans le pays (même si à mon avis  15 ans passés entre les murs de son cluster ne font pas automatiquement de vous un spécialiste) ou de ses diverses expériences avec les sud-africains.  On peut alors s’exprimer avec autorité sur tout un ensemble de sujet car “on sait” : “Tu comprends moi j’étais déjà là en 2010”. Il y a aussi un certain prestige à être à la fois au cœur de la communauté française et en dehors : le comble du snobisme étant de parvenir à avoir des amis sud-africains pour enfin sortir du “monde fermé des expatriés français”. En général c’est assez difficile : si l’on travaille on côtoiera quelques  collègues sud-africains sans pour autant s’en faire des amis et si on ne travaille pas c’est presque mission impossible. Mais pouvoir se prévaloir d’avoir des amis “locaux” donne un atout non négligeable pour assurer son autorité sur divers sujets. Un peu comme un ami noir dont l’évocation vous protège des accusations de racisme, l’ami sud-africain garantit votre connaissance profonde du pays. Qu’elle soit liée au temps passé dans le pays, à l’intégration auprès des locaux ou à d’autres facteurs, l’expertise est affirmée au sein du groupe Facebook comme dans la vie. Donc souvent lorsqu’une discussion devient inflammable il s’agit en fait pour plusieurs “experts” de se disputer leur légitimité. Ainsi des sujets aussi anodins que la recherche d’un 4×4 à moindre prix, ou la quête de légumes bio donnent lieu à de véritables pugilats. Mais d’autres sujets moins innocents suscitent aussi à coup sûr une émeute. Se révèle particulièrement sensible par exemple, la question du traitement des animaux. Cela peut évoquer ceux qui vivent dans les différents parcs sud-africains et font parfois l’objet d’un trafic assez immonde passant des câlins aux touristes aux fusils des chasseurs, mais aussi ceux qui ont été adoptés par des expatriés qui réalisent un peu tard que les ramener en France va coûter une petite fortune et préfèrent pudiquement “s’en séparer”. Autre sujet menant presque systématiquement au conflit : le salaire à verser à ses employés. La question est en général posée par un nouvel arrivant dérouté et naïf et déchaîne instantanément un débat violent entre les partisans du contrat, les autres, ceux qui paient beaucoup, ceux qui paient moins etc.   Un indice les posts sur ces sujets débutent en général par “Je ne veux pas créer de polémique mais…”. Sur tous ces sujets on retrouve souvent les experts des expatriés français (qui ont au moins le mérite de ne pas disséquer de cadavres, eux). La légitimité de ces figures de la communauté est aussi attestée par le fait d’être tagué sur un post avant même d’avoir répondu soi-même : cela signifie que quelqu’un d’autre vous désigne comme pouvant répondre. Là plus de doute : vous faites partie de ceux qui savent. Pour ma part si je suis taguée par mes amis c’est plutôt en général qu’ils pressentent que le post va m’amuser (c’est en général le cas). Donc si sur les réseaux sociaux en général l’anonymat laisse libre cours à l’agressivité, ici c’est au contraire le fait d’être reconnu qui suscite les tensions. D’autant que la légitimité fait l’objet d’un étayage constant au regard du turn over des expatriés : il faut qu’à chaque vague d’arrivants elle soit de nouveau établie.

A force ces groupes si pleins de ressources peuvent aussi rendre très paresseux en même temps que très exigeants. Les questions peuvent vite glisser vers : “Je voudrais partir en vacances pas trop loin de Joburg, mais je ne sais pas où ni quand, je n’ai pas envie d’ouvrir un guide : vous avez de bonnes adresses?” ou bien “Si nous sommes 6 vaut-il mieux louer un ou deux véhicules?”  ou encore : “Je cherche un allergologue parlant français, si possible dans le boom du lycée”. Car le français demeure assez territorial et attaché à sa culture : récemment quelqu’un cherchait même un éducateur pour chiens parlant français. Ou bien après avoir reçu (pour la trentième fois mentionné) le nom de la seule psychologue francophone de Johannesburg la personne enchaine en vous demandant si vous n’avez pas son numéro tant qu’à faire… On rappelle qu’il existe des sites internet accessibles à tous et susceptibles d’apporter une réponse rapide à ces questions et que nous ne sommes pas dans un pays francophone.  La dépendance atteint parfois des degrés inquiétants : vu sur Trailing Spouses récemment la question suivante : “Je me suis fait une entorse il y a trois semaines, j’ai mal et c’est rouge dois-je consulter un médecin?”.

La riche actualité  du groupe des amis de Joburg a donc une influence dans notre vie quotidienne. Le groupe devient une ressource facile face à toutes sortes de questionnements mais il  participe aussi activement à notre sociabilité, aux logiques de distinction et aux jeux de rôles sociaux de cette petite communauté.  En ce qui me concerne il a surtout le mérite de me faire rire quasiment chaque jour.

 

 

 

3 réponses sur “Les amis Facebook de mes amis…”

  1. Très juste et drôle.N’oublions pas de nous moquer aussi de nous-mêmes!.Prétendre regarder le groupe uniquement pour rire de ses compatriotes est probablement un peu prétentieux tout comme considérer que l’on ne peut être à la fois sportif et intellectuel…Bravo pour l’humour et l’analyse sociologique mais attention à ne pas oublier de rire de soi aussi.Impression de belge fréquentant beaucoup de français…
    Les Français sont souvent les plus critiques dans leur pays d’accueil mais les premiers à le regretter le jour du retour au pays…alors oui ce groupe a ses limites er le reflet d’un village gaulois mais il est bien précieux.Quant à l’allusion aux spécialistes toutes catégories ils sont là depuis de très nombreuses années et ce groupe leur fonds de commerce pour gagner leur vie dans un pays où ne pas être sudaf black ne simplifie pas la recherche d’emploi.Ils rendent de nombreux services certes rémunérés mais chacun son job et libre à nous d’y avoir recours ou non…Merci pour ce bon moment

    1. Si tu me lis bien Axelle dans le précédent post je ne prétendais pas qu’il était impossible d’être sportif et intellectuel mais bien que dans mon milieu d’universitaires il était plutôt mal vu d’être sportif ou de parler de sport ce qui n’est pas le cas ici où il est mal vu de ne pas l’être. Dans les deux cas j’y vois une contrainte sociale. Et je rappelle bien au début de celui-ci l’utilité des amis de Joburg que personne ne conteste, simplement une fois bien installé c’est plus le côté drôle qui l’emporte…

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