Le sens de la fête

“I got lotsa style, got my gold diamond ring, I can go for miles if you know what I mean, I’m comin up so you’d better get this party started”, Get the party started, Pink.

Les soirées d’expatriés et leurs conventions

Avant de partir la récurrence des fêtes dans la vie des expatriés faisait partie de mes représentations et de mes attentes. J’espérais trouver dans ma nouvelle vie une suite ininterrompue d’occasions festives. Il faut dire que pour des quarantenaires avec enfants comme nous, les opportunités de danser se font rares dans la vraie vie. La vague des mariages est passée, celle des remariages n’est pas encore venue. Les boîtes de nuit ne nous sont plus permises en raison de notre grand âge. L’organisation d’une soirée est parfois possible, par exemple pour célébrer un anniversaire à chiffre rond, mais cela suppose en général la location d’une salle municipale un peu glauque malgré l’accrochage sans conviction de quelques ballons. Il faudra alors partir pour le week-end loin de Paris, ce qui fera râler la plupart des invités. Bref l’expatriation me semblait ouvrir tout un champ des possibles dans ce domaine en jachère.

Tout d’abord je dois avouer une certaine déception  : les fêtes ne sont pas aussi nombreuses qu’escompté. Peut-être avons-nous découragé les invitations, il est possible que des dizaines de soirées formidables aient lieu dans mon dos, mais néanmoins il me semble qu’elles demeurent assez occasionnelles. Malgré tout quelques unes ont lieu chaque année, à l’occasion d’anniversaires, de crémaillères ou de départs. Il faut dire que nos conditions de vie s’y prêtent : les expatriés occupent en général des maisons assez vastes, le climat de Johannesburg autorise des soirées en extérieur une bonne partie de l’année et la location des traiteurs, serveurs et autres gardes pour les voitures demeure très abordable. Donc plusieurs fois par an nous avons quand même le plaisir de véritables soirées.

Une figure imposée m’a rapidement interpelée : celle de la soirée déguisée. Elle m’était totalement étrangère dans mon ancienne vie, bien que je sache qu’elle se pratique aussi en France. Ici elle est fréquente. Nous nous y sommes prêtés à quelques reprises : j’ai d’ailleurs composé une princesse Leia d’anthologie.  Les thèmes sont très variés : couples célèbres, la lettre B, les années folles, plumes et poils et j’en passe. Les invités jouent en général le jeu avec beaucoup d’enthousiasme, les expatriés professionnels semblant particulièrement rodés à l’exercice (je soupçonne certains d’emporter des costumes dans leur contenair). Comme d’habitude j’ai cherché un sens à ce qui m’apparait malgré tout comme une pratique plus marquée chez les expatriés. J’aurais tendance à rapprocher ces fêtes des bals masqués de l’aristocratie à l’époque moderne : une forme de transgression finalement très encadrée. Car  il s’agit de rassembler toute une population de gens qui d’ordinaire savent se tenir (les cadres corsetés dans leur vie professionnelle et leurs épouses aux corps et discours bien contrôlés) et de leur proposer une parenthèse de “folie”. On poussera le côté “déglingué” à se travestir pour les hommes : ultime interdit pour ces habitués du costume cravate. Une fois tout le monde déguisé on est certain de ne plus être dans son cadre habituel et on peut donc se laisser (un peu) aller. On n’hésitera donc pas à surjouer le lâcher prise dans des chorégraphies excessives ou en prenant la pose sur des selfies grimaçants. Un petit écart bien délimité dans un jeu social qui reste malgré tout sous contrôle.

Il y a aussi toutes les autres soirées, sans thème ni dress code. Là aussi je retrouve tout un ensemble de figures imposées. Le début de soirée où la piste est vide malgré les assauts du DJ, chacun sociabilisant en passant d’un groupe à l’autre. La conquête progressive de cette même piste par les femmes qui vont l’occuper majoritairement la plus grande partie de la fête. Les séquences disco, latino, raï, rnb bien délimitées. Les pics de fréquentation du dance floor sur les mêmes tubes attendus : Bob Morane, Partenaire particulier, Black Eyed Peas etc. Car si nous nous gaussons des sud-africains blancs dont les goûts musicaux semblent fortement ancrés dans les années 1980 et 1990, nous devons constater que nous ne sommes jamais aussi heureux que quand nous dansons sur les titres de nos vingt ans.

Il m’arrive parfois alors d’avoir l’impression d’avoir embarqué dans la Delorean de Marty Mc Fly car sous mes yeux c’est toute la population de mes soirées étudiantes qui reprend vie. Soirées d’écoles de commerce, d’ingénieurs, de Sciences Po, elles étaient toutes, déjà, étrangement similaires. Tout au plus les écoles de commerce se distinguaient par la propension de leurs étudiants à entonner en cœur à un moment de la soirée “Les lacs du Connemara”. Ils sont tous là, vingt ans après. Le type du bureau des sports qui a sacrifié au climat en portant un bermuda au lieu de son chino corail du week-end. Il a omis les chaussettes dans ses mocassins mais a conservé sa chemise pastel. Il se prend toujours un peu pour le roi de la fête, lançant les chorégraphies de groupes comme l’inévitable danse pseudo irlandaise où l’on se tient par les épaules en balançant alternativement ses jambes en l’air. Les femmes qui colonisent la piste s’écartent gentiment pour lui permettre de laisser donner libre cours à coolitude supposée. Aujourd’hui il est directeur marketing mais il n’a pas changé. Sa copine est devenue sa femme, elle est toujours aussi chic, elle a conservé des cheveux longs et rayonne dans une jolie tenue toute simple, elle continue de porter sur lui  un œil attendri et admiratif. De temps à autre les autres anciens membres du BDE ou du BDS entament des show collectifs entre hommes, histoire de réaffirmer leur virilité, c’est à qui en fera le plus dans le registre du n’importe quoi. Tout le monde  fait cercle autour d’eux en attendant que ça leur passe. Il y a aussi ce couple qui va danser le rock rallye sur tous les morceaux de la soirée avec un enthousiasme sans faille. Du temps de notre jeunesse ils disposaient de peu d’atout sur le marché matrimonial : ne sachant pas vraiment s’habiller, portant des lunettes peu flatteuses, n’ayant jamais pu être à la mode, ces très bons élèves étaient peu à l’aise dans ces occasions. Depuis ils ont réussi, forcément, et ils se sont trouvés. Ils ne sont toujours pas dans la tendance mais ils peuvent désormais se laisser joyeusement aller à danser avec moins de pression qu’il y a vingt ans. Tous ces gens biens nés et désormais bien établis vont, comme à l’époque, étrangement s’époumoner sur Trust ou Rage against the machine, sans percevoir une seconde l’ironie de la situation. Ils joueront les caillera avec application le temps du set “rap” de la soirée, mimant les caïds des ghettos  sur California de Tupac Shakur.

Bien entendu je m’amuse un peu de ces situations, il y a pourtant quelque chose de touchant à observer tous ces gens pas encore vieux, mais certainement plus jeunes, qui cherchent à oublier quelques heures qu’ils ont désormais des responsabilités, des enfants et des crédits. Elles sont rares les occasions de se rapprocher des adolescents que nous étions, de faire fi du temps qui passe. Nos enfants nous jugerons bientôt pathétiques, si ce n’est pas déjà le cas. Mais pourquoi ceux qui aimaient danser et faire la fête à vingt ans devraient-ils renoncer à leurs droits passés trente ans? La vie d’expatrié nous ramène souvent à nos jeunes années par sa sociabilité intense, les libertés qu’elle offre, le sentiment d’être en dehors de notre vraie vie. Parfois, je le confesse, c’est assez agréable.

4 réponses sur “Le sens de la fête”

    1. 2009 après vérification donc 32 ans pour moi, déjà un peu loin des vingt ans aussi 😉 par contre j’ai dansé sur Claude François alors que je ne n’avais qu’un an à sa mort…

  1. C’est plus qu’agréable ! La dernière fois que j’ai dansé…. c’etait en Afrique du Sud! Bon j’exagere mais a peine (J’ai eu un anniv cet été !!! Et pas a Lille!) Mais a nos ages, te resociabiliser en France c’est tres tres compliqué….. les jeunes couples qui sortent et font régulièrement la fete te trouvent probablement trop vieux. Ceux de ton age avec qui tu sympathises privilégierons les diners tranquilles, les rares soirées moins coincées sont réservées aux amis de longue date… profitez j’vous jure je me répète mais profitez…. il y a plein d’autres choses positives ici mais ces petits moments d’insouciance et de légèreté me manquent!

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