Le personnel ce n’est plus ce que c’était…

“She works hard for the money, so you better treat her right”, Donna Summer, She works hard for the money.

Emplois domestiques et domination : vis ma vie de riche

C’était l’une de mes craintes avant de partir : la gestion des relations avec d’éventuels employés à la maison. Je n’ai pas grandi dans un milieu suffisamment aisé pour avoir vécu dans mon enfance la présence de personnel au sein de mon foyer. Devenue adulte, en France, mes seules expérience d’employeure (mon correcteur automatique n’apprécie pas ma tentative d’écriture inclusive) ont eu lieu avec les assistantes maternelles de mes fils. J’ai eu la chance de rencontrer des femmes expérimentées qui savaient appréhender ce type d’interactions et qui s’occupaient de mes enfants chez elles, ce qui modifie fortement la nature du lien. Ainsi donc, médiatisée par un contrat scrupuleux,  la relation  m’a semblé assez facile à mener, bien que contenant déjà une forte dimension affective du fait même de la nature du service rendu. Surtout, je n’éprouvais pas le sentiment d’un rapport de domination sociale. Ces femmes disposaient de compétences professionnelles reconnues qui leur permettaient d’imposer certaines règles et pratiques et d’un salaire qui, je pense, devait être assez proche du revenu médian.  Ainsi nous percevions que nos milieux étaient différents,mais je ne crois pas qu’elles se vivaient comme dominées, quant à moi je ne me vivais pas non plus comme dominante.

Au contraire en Afrique du Sud la domination structurelle qui sous-tend les emplois domestiques est indéniable et visible tant dans l’espace public que l’espace privé. D’abord il s’agit d’un phénomène bien plus massif qu’en Europe : bien entendu les plus riches emploient une helper, un jardinier, une nanny, un gardien, mais pas exclusivement. Les catégories moyennes ont aussi ce privilège. L’extrême faiblesse des salaires l’autorise : dans les grandes villes le salaire mensuel minimum pour ces emplois est d’environ 2500r soit moins de 150 euros. Les employés domestiques sont donc très nombreux. On les voit tous les matins et tous les soirs emprunter les innombrables minibus qui leur permettent de passer des quartiers pauvres aux quartiers riches, on les voit dans les supermarchés faire les courses pour leurs patrons, on les voit aux sorties d’école. On les repère notamment au port d’uniformes. Toutes les helpers n’en portent pas mais c’est assez fréquent : ils s’achètent d’ailleurs au rayon des produits d’entretien des supermarchés (et non dans le rayon des vêtements évidemment).

Dans la journée on voit les helpers promener les petits enfants, les chiens, rentrer les poubelles. Leur occupations, leur tenue et bien entendu leur couleur de peau identifient immédiatement leur position sociale. Certes il existe de plus en plus de familles noires, d’origine indienne ou asiatique qui appartiennent aux milieux aisés : les employeurs ne sont donc pas tous blancs. En revanche je n’ai jamais croisé d’employé domestique blanc : ils sont noirs ou coloured. Dans l’espace public  tout rappelle la place de chacun, impossible de confondre une helper et sa patronne. Cette séparation se retrouve au sein des foyers. Comme indiqué dans mon précédent article leur présence dans les maisons se signale par l’existence des staff quarters ,qui par leur simplicité (voire vétusté pour certains) rappellent s’il est besoin la place de chacun. L’inscription systématique dans l’architecture de ces espaces pointe le caractère profondément ancré de ce fonctionnement social.

Arrivée en Afrique du Sud, peu habituée à consacrer beaucoup de temps aux tâches domestiques, découvrant la taille imposante de mon foyer et les habitudes des personnes déjà installées, j’ai donc choisi d’embaucher une helper. J’avoue que la perspective de me défaire totalement d’activités peu épanouissantes était très séduisante. Les expatriés utilisent des formules très variées quand il s’agit des personnes chargées du ménage : certains emploient quelqu’un une ou plusieurs fois par semaine qui se déplace à leur domicile et repart, d’autres font le choix du live-in. Cette forme d’emploi est souvent préférée par les helpers qui s’économisent ainsi le prix et la fatigue de longs allers et retours entre quartiers riches et quartiers pauvres  : elles résident toute la semaine et parfois le week-end dans le logement prévu à cet effet et attenant à la maison. C’est cette formule que nous avons choisie, notamment pour avoir une possibilité de garde des enfants ponctuelle en cas de nécessité. Dans tous les cas il s’agit d’un luxe très abordable : en général moins de 300 ou 400 euros par mois pour quelqu’un à plein temps.

Une fois décidée, il faut recruter la personne adéquate. Première possibilité, qui traduit là encore une logique de forte domination : conserver les employés “attachés” à la maison. Souvent les locataires précédents employaient une helper, un jardinier et on les “reprend”  à l’image des meubles. C’est probablement pour le mieux car ces personnes conservent  leur poste, préservent leur sociabilité autour de leur lieu de travail, mais si on y réfléchit un instant la pratique reste quand même un peu dérangeante et dit beaucoup de leur statut. Nous avons néanmoins procédé ainsi avec notre jardinier. On peut aussi recruter par soi-même. Compte tenu des craintes récurrentes autour de la sécurité  il est conseillé d’employer quelqu’un de recommandé car il possible que les clés de la maison lui soient confiées. On peut alors consulter les très nombreuses annonces postées sur les groupes Facebook d’expatriés. Parfois le vocabulaire utilisé pour vanter les mérites de sa helper est assez tendancieux : elle apprend vite, elle est honnête, elle a des papiers en règle…A la différence d’une annonce de recrutement classique le registre n’est pas seulement celui de la compétence professionnelle  : il se teinte d’un certain paternalisme. En général une photo (souriante et prenant la pose aux côtés des enfants) accompagne le post, traduisant toute l’ambiguïté de cette relation : les helpers rendent un service professionnel rémunéré mais elles vivent aussi souvent au sein des familles qui les emploient dont elles partagent l’intimité. On échange avec elles les histoires des enfants, on tisse une complicité en se moquant des nombreux réparateurs plus ou moins compétents qui défilent  à la maison ou de l’obsession de son mari pour le repassage des chemises. Mais ce n’est pas pour autant un rapport d’égalité. On peut le percevoir dès l’entretien d’embauche. Quand je me remémore ma rencontre avec Elsie, qui est devenue ma helper, je mesure combien la domination était palpable. Nous étions chez son employeure précédente qui quittait bientôt le pays. J’ai donc d’abord discuté longuement avec cette dernière,  avant qu’elle ne fasse venir brièvement Elsie. Cette femme robuste qui approchait la cinquantaine se tenait face à moi comme une petite fille, les mains croisées devant elle sans oser tout à fait me regarder. Elle n’a objecté à rien : j’avais pris soin de rester dans le cadre tracé par son employeure précédente, mais je ne souhaitais par exemple pas m’occuper de ses repas alors que cette dernière le faisait, ce changement a été immédiatement validé. En quelques minutes Elsie a accepté de venir s’occuper de notre famille, de changer de quartier, de s’adapter à un mode de vie dont elle savait très peu de choses et elle est entrée dans nos vies. Elle n’a formulé aucune demande propre, elle a seulement acquiescé à mes propositions. Et c’est elle qui m’a dit  d’arrêter de m’inquiéter après quelques jours et de multiples questions de ma part pour savoir si la situation lui convenait.

Au quotidien toute la difficulté consiste à trouver la bonne distance. Je ne suis pas la seule à ne pas oser faire la sieste quand ma helper s’active dans la maison ou quand le jardinier passe devant ma fenêtre. Je me réfugie dans mon bureau, y compris pour déjeuner, pour retrouver mon intimité. Pourtant elle prend bien garde à ne pas imposer sa présence, mais elle est là car elle travaille, tout simplement. Impossible d’assumer mon oisiveté dans ces conditions. Plusieurs choses m’ont néanmoins rendu la tâche plus facile : d’abord Elsie est très expérimentée  : elle a donc su définir facilement une relation relativement saine. Ensuite le fait de pouvoir l’une et l’autre utiliser une langue inconnue maintient notre espace : elle utilise l’afrikaans ou le xhosa quand elle échange sur son téléphone et le français me sert de bulle. Nous partageons ce que nous souhaitons  en anglais. Enfin je dois avouer que je ne “dirige” presque rien : j’ai beaucoup de mal à exiger des tâches précises (comme de nettoyer la terrasse qui ne fait pas directement partie de ses attributions), en général je laisse lâchement mon mari jouer les “bad cop”. Elsie gère donc la maison comme elle l’entend : elle me fait acheter des litres de produits ménagers (et pan! pour la planète), définit quand il faut laver les draps, les serviettes, blanchir les chaussettes des enfants etc (à un rythme de toutes façons bien plus soutenu que moi) . Quand elle m’a demandé de lui acheter un uniforme je l’ai fait, bien que cela me perturbe. Je continue de m’empresser de jeter mes tickets de caisse de retour du supermarché de peur qu’elle ne découvre quelle somme indécente je peux dépenser pour nourrir ma famille. Bref je n’ai de “boss” que le nom.

Souvent Elsie me surprend par ses propos qui manifestent une conscience aigüe de nos positions différentes (ce qui vaut pour moi ne vaut pas pour elle) et un très faible questionnement des rapports de domination. Ainsi elle me plaint régulièrement en me disant que je dois me reposer car les enfants me fatiguent : pour rappel je ne travaille pas et mes enfants, bien qu’épuisants, passent une bonne part de leur temps à l’école. Elle  me tient ce discours en nettoyant les miroirs juchée sur une chaise et après une matinée de ménage et de repassage…Récemment elle a subi les coups de son ex-conjoint, pour la troisième fois. Les employés de nos voisins qui sont aussi ses amis, sont venus me prévenir. L’un d’eux était en colère contre elle, selon lui elle avait commis une faute professionnelle car il n’était pas acceptable qu’elle se présente devant mes enfants avec des marques de coups et cela me donnait toutes les raisons de la licencier. Elsie elle-même m’a promis de ne plus revoir son tortionnaire car elle craignait de perdre son emploi si cela se reproduisait. Je mesure alors à quel point nos visions du monde sont éloignées.

Côtoyer Elsie me permet aussi d’approcher, très très modestement, la vie de ces hommes et femmes qui constituent une grande part de la population de ce pays. A cinquante ans elle a sept enfants : certains sont adultes mais le plus jeune n’a que huit ans. Ils vivent tous à plusieurs heures de transport de Johannesburg, dans différentes régions du pays : les réunions familiales sont rares car les déplacements sont onéreux. Les pères sont morts ou ont simplement disparu du tableau. Sa vie est une suite d’arrachements : elle a dû quitter sa région car les emplois ne s’y trouvent pas, elle n’a pas pu vivre avec ses enfants car dans les quartiers riches les écoles ne sont pas abordables : c’est pourquoi aujourd’hui son jeune fils vit avec sa grand-mère et voyage seul, lors des grandes vacances, dans plusieurs minibus durant des heures pour venir la voir. Aujourd’hui elle a fui la violence de son quartier pour vivre chez nous à plein temps, mais elle y a aussi laissé des amis. En décembre son petit dernier passe les congés chez nous, il joue avec mon fils dans notre maison qui doit lui paraitre immense avec les innombrables jouets de mes enfants trop gâtés. Puis il rentre le soir auprès de sa mère dans son petit staff quarter. Je me demande ce qu’il doit ressentir face à cette violence symbolique et je me dis qu’il fait déjà le douloureux apprentissage de la place dévolue à chacun dans cette société si inégale.

11 réponses sur “Le personnel ce n’est plus ce que c’était…”

  1. Quand Angie m’a demandé une tenue, je me suis demandé si ce n’était pas mon anglais qui me jouait des tours Je l’ai conduit au Pick n’Pay pour qu’elle choisisse Quelle stupéfaction de voir les dits-uniformes au milieu des balais et éponges….

    1. je crois que ça ne m’a frappé que cette semaine quand j’ai vu qu’il existait des pick n pay vêtements et que bien sûr ils ne proposent pas ce type d’article. J’avais fait semblant de ne pas trop comprendre non plus la demande d’Elsie mais elle l’a réitérée alors j’ai acheté une tenue…rouge.

  2. Bel article! Je me reconnais dans beaucoup de tes propos! Mais j’ai également beaucoup appris avec Thandeka et son petit bout’chou… ils nous manquent beaucoup tous les 2! ( pas pour le confort!!! Meme si, je l’avoue, un peu d’aide serait fort appreciable😊)! Leur présence ont vraiment fait partie intégrante de notre escapade sudaf! J’aimais nos grandes discussions a refaire le monde dans la cuisine, chacune avec nos illusions / désillusions très éloignées certes mais pourtant source de partage….

  3. Je réalise seulement en te lisant que les uniformes se trouvent au rayon ménager … stupéfaite !
    Et bravo d’aborder encore une fois un tel sujet, avec sensibilité et en termes sociologiques (association très sympathique ! ) Grâce à ta parole et ton récit d’expérience, mes ressentis et mes questionnements me paraissent plus légitimes.

  4. Tu es douée Charlotte.Ta sensibilité et ton humanité me touchent.Je vis moi aussi ce mélange de domination économique, paternalisme et intimité avec un mélange de joie de m’approcher un peu de la réalité du pays et de malaise.Je me dis qu’au moins Cecilia ressent combien je la respecte.Nous partageons régulièrement les repas de midi et je lui montre quelques photos de nos voyages ou fe mes gtands 3nfants( les bons restes de la veille si mes hommes ogres ont bien voulu en laisser).C’est souvent le seul moment de la semaine où Cecilia mange de la viande.Elle découvre ainsi la cuisine européenne et thaï…Cecilia récupère tous les vêtements devenus trop petits de notre cadet et les envoie à ses deux aînés restés au Zimbabwe avec sa propre mère. C’est une particularité qie nous partageons mais pour des raisons bien différentes:depuis qu’ils ont 17 ans mes aînés grandissent loin de moi, l’un à New York, le second adopté à Madagascar à Toulouse Cecilia continue d’être payée naturellement pendant nos congés, avouons le nombreux même si je travaille à mon comote.Enfin on se déculpabilise comme on peut.
    Mais c’est en donnant des cours d’entreprenariat à Soweto à des jeunes de 15-16 ans ou au contact de nos mentees d’Alex que je vis le mieux la réalité des inégalités car au fonds nos helpers connaissent tout de notre intimité mais nous connaissons bien peu de la leur…
    Je pense aussi souvent à cette ohoto de nounou noire portant un enfant blanc sur ses épaules au musée de l’apartheid.Photo ambigue démontrant que ce mélange de domination et d’intimité ne date pas d’hier…

    Merci Charlotte…

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