Le bon goût des autres

Critique sociale du jugement au bout du monde

“I want to live like common people, I want to do what common people do”, Pulp, Common people.

Il y a quelques mois, je passais la soirée dans un restaurant branché avec des amis lorsque nous nous sommes retrouvés au milieu d’une nuée de femmes blanches de tous âges, rassemblées par la magie d’un enterrement de vie de jeune fille, dont le thème imposé était manifestement les licornes. La plupart arboraient des costumes peu flatteurs, à la fois moulants, colorés et très peu couvrants, agrémentés de nombreux accessoires rendant uniformément hommage au sexe masculin (stylos, diadème, porte clé etc.). Dans l’ensemble leur corpulence était assez éloignée de celle des lycéennes japonaises pour lesquelles ces costumes semblaient avoir été conçus. Bref : un concentré de mauvais goût qui nous a amenés à discuter plus largement du manque de classe des blancs sud-africains que nous côtoyons dans nos quartiers riches. Comme d’habitude passé ce moment de rire avec mes amis je me suis posé quelques questions et notamment : aurions-nous condamné avec la même vigueur un même groupe de femmes noires? Et pourquoi regardons nous tous avec condescendance nos voisins blancs de la banlieue riche?

Le bon goût indéniable des accessoires destinés aux enterrements de vie de jeune fille que l’on peut trouver à Johannesburg…

Depuis longtemps la sociologie m’a appris que le bon goût était une notion relative et surtout socialement construite. L’analyse de Pierre Bourdieu sur ce thème est incontournable : dans La distinction il établit que le bon goût n’est pas une question esthétique : il n’y a pas de beau universel ou incontestable, c’est une notion socialement définie, plus précisément définie par les catégories dominantes. Ainsi ce que nous jugeons chic ou vulgaire, dépend de l’appropriation ou du rejet par les catégories qui détiennent le pouvoir de définir les normes culturelles et esthétiques : donc les dominants, que l’on peut assimiler à la bourgeoisie. Ces normes évoluent aussi car pour être jugé de bon goût un objet doit conserver son pouvoir de distinction : s’il se démocratise il ne peut plus jouer ce rôle. Le bon goût est donc sans cesse en évolution.

A Johannesburg il me parait évident que les catégories aisées des quartiers riches ont perdu la bataille de définition des normes du bon goût. Les femmes blanches que je croise arborent souvent des coiffures qui rappellent Amour, Gloire et Beauté, elles sont à tous points de vues “trop” : trop grosses ou trop minces, trop maquillées, trop consommatrices de chirurgie esthétique, trop habillées avec des motifs voyants : fleurs, léopard, matières brillantes, des versions souvent un peu effrayantes de la poupée Barbie. Leurs maris oscillent également entre des carrures de buveurs de bière et celles des usagers excessifs de la salle de sport, ils adorent se pavaner dans leur voiture de luxe sur les parkings des malls, casquette Ferrari sur la tête et lunettes de soleil miroir. Les non-blancs, qui ne sont pas si marginaux désormais dans ces quartiers, n’échappent pas davantage à ces travers bling bling. Bref à nos yeux d’européens : de vrais parvenus, dont la richesse n’occulte pas le mauvais goût. Car en Europe la bourgeoisie, plus ancienne, travaille activement à se distinguer des nouveaux riches : modestie, sobriété et contrôle sont au cœur de son éthos : pas question d’étaler sa richesse. Ainsi le corps des femmes doit être maitrisé mais discrètement : fin sans être trop musclé, et surtout comme si tout cela ne demandait aucun effort. A titre d’exemple ici les femmes qui paient pour de la chirurgie esthétique souhaitent que leur dépense soit visible, tandis qu’en France c’est l’invisibilité de cette dépense qui est recherchée. Il doit sembler naturel d’être mince, encore jeune, le style est simple et peu voyant, pourtant les marques, souvent très onéreuses, comme Zadig et Voltaire, Goyard ou Repetto, sont sélectionnées avec soin et attestent de la distinction.

A Johannesburg les seuls qui trouvent grâce à nos yeux d’européens aisés sont des gens culturellement davantage dotés (milieux artistiques, étudiants par exemple) qui résident plutôt dans les quartiers plus proches du centre (sans bien entendu vivre dans de vrais quartiers pauvres du centre) : on croise ainsi de nombreux hipsters à Braamfontein ou Maboneng. Certains sont blancs et ressemblent aux hipsters du monde entier avec leur barbe fournie, leurs tatouages, leurs pieds nus et jeans roulés. Beaucoup sont noirs et empruntent au style des sapeurs congolais : bretelles colorées, chapeaux excentriques, mocassins vernis pour les hommes, robes moulantes également colorées, grosses lunettes pour les femmes. Ce sont eux qui définissent le bon goût à nos yeux. Il me semble que c’est parce qu’il sont bien plus proches d’une forme de norme désormais mondialisée. Car si Bourdieu met en lumière la dimension sociale de la notion, aujourd’hui il faut également considérer d’autres aspects. Bien sûr ce sont toujours les catégories aisées qui ont la main sur la définition du bon goût, mais il s’est construit ces dernières décennies une forme d’élite mondiale qui partage les mêmes codes partout dans le monde et semble être le cœur de la définition du cool. En Afrique du Sud on les trouvera plus volontiers au Cap qu’à Johannesburg : la ville accueille davantage de touristes, elle est une destination à la mode depuis plusieurs années et se revendique plus européenne (en fait davantage connectée aux normes mondiales) que Johannesburg. Il suffit pour cela se chercher à louer un appartement ou une maison dans cette belle ville : on trouvera des dizaines de lieux décorés selon les standards mondiaux du chic : de la clarté (murs blancs, meubles en bois blond), des verrières industrielles, des lettres d’imprimerie aux murs, des coussins aux motifs ethniques, chaises Fermob, des tapis berbères, des cuisines immenses dans lesquelles personne ne semble cuisiner etc. Les habitants de ces lieux uniformes exercent les mêmes métiers à travers le monde : galeriste, directeurs artistiques, créatrices de bijoux, illustratrices de livres (pour enfant plutôt), à la tête de petites marques pointues et référencées dans des magazines comme Milk… A Johannesburg on retrouve ces codes dans certains quartiers riches intermédiaires qui accueillent les élites culturelles évoquées plus haut, moins à Sandton où je vis et où le bling bling reste la norme.

Finalement en Afrique du Sud comme en France le bon goût est défini par une partie des élites des grandes villes, davantage au Cap qui se revendique culturellement supérieure à Johannesburg. La couleur de peau n’est probablement pas le marqueur essentiel, l’argent ne suffit pas non plus. Davantage peut-être qu’à l’époque de la publication de La distinction, un bon goût mondialisé s’est imposé. Les élites de Sandton semblent avoir raté leur chance : elles ne correspondent pas à ces standards internationaux du chic. Il apparaît finalement assez méprisable de préférer la banlieue riche et arborée, le refuge post-apartheid des blancs aisés, aux quartiers plus proches du centre ville, plus “authentiques”. Même si bien entendu les élites culturelles fuient comme les autres les quartiers modestes et dangereux de la ville, encore nombreux. Il s’agit finalement de deux facettes de la domination : celle, économique, des habitants de Sandton a le mérite de ne pas être euphémisée : on est riche, souvent depuis longtemps, on le montre, sans complexe. Bien sûr cela suppose de peu s’interroger sur les abyssales inégalités de ce pays, de fermer largement les yeux sur les conditions de vie de son personnel ou de vivre enfermé dans des communautés fermées. La domination économique et culturelle des élites plus proches du centre ville est elle aussi bien réelle : ils s’inscrivent dans un cadre plus mondial, plus mobile et plus actuel. Ils mobilisent des capitaux plus divers et regardent les élites de Sandton avec un certain mépris. Ils ont probablement davantage conscience des difficultés sociales du pays, se sentent plutôt héritiers des combattants de l’apartheid, mais cela suppose aussi de ne pas trop s’interroger sur les origines de leur position, encore largement héritée.

Les expatriés européens favorisés que nous sommes appliquons finalement largement les grilles de notre pays d’origine : identification aux codes de la bourgeoisie intellectuelle moderne, mépris des nouveaux riches. Ici elles se mêlent de notre culpabilité de blancs et notre jugement sur l’histoire du pays. Nous méprisons les afrikaners (davantage encore ceux des campagnes : les commentaires désobligeants sur les habitants afrikaner du Cap sont bien plus rares) considérés comme des ploucs par les blancs anglophones et une bonne partie du pays. Peut-être en tant qu’européens issus d’un vieux continent, comme dirait l’autre, nous sentons-nous aussi encore vaguement supérieurs culturellement aux habitants des pays neufs : les élites du Cap sont ainsi considérées comme plus “européennes”, donc plus enviables. Les noirs (à l’exclusion très notable des populations pauvres) nous apparaissent facilement comme cools : ce qui tient à la fois de préjugés présents en France (le cool est une notion forgée au départ pour les jazzman noirs américains) et du statut de victimes de l’histoire que nous leur octroyons. Bref ici comme chez nous, nos jugements de goût sont révélateurs de nos propres représentations sociales.

2 réponses sur “Le bon goût des autres”

  1. Bon ben je suis une vraie pure dominante … je me retrouve dans tout ce que tu dis … les filles « blacks » qui me scotchent à chaque sortie le soir tellement elles sont canons et sapées, les femmes blanches stylées qui viennent en fait toutes du Cap, le dégoût matinal au woolworth du coin devant toutes les sudafs en legging lycra, celles aux cheveux à la Bernadette et celles à la bouche de poisson, le street look de Maboneng le dimanche tel un vrai défilé, Le Cap dont les maisons font rêver par rapport aux palaces de Morningside de style «Toscan » (qualitatif d’agent immobilier pour me vanter la beauté d’une maison rosée aux grilles en fer forgé vert bouteille motif feuille de vigne et sol en marbre dont je ne voulais pas … )
    Voilà donc mon commentaire d’européenne expatriée, ou plus exactement de Française, qui, comme souvent, existe en se définissant « contre » la masse et qui plus est contre son milieu d’accueil … Car en effet, à part les Français je ne pense pas que les expatriés des autres nationalités sur-réagissent à ce point sur cette question du goût et du bon goût sudaf…

    1. On vit tous avec nos représentations, on a tous des logiques de distinction : personne ne peut se prétendre exempt, en tant que parisienne snob je peux en témoigner…L’important c’est de parfois prendre conscience de leur relativité 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *