La valse des expatriés

“Et tous ces oiseaux qui étaient si bien, là haut dans les nuages, j’aurais bien aimé les accompagner au bout de leur voyage”, Le chasseur, Michel Delpech.

Le turn over amer de l’expatriation

A mon arrivée, il y a une éternité, je ne pensais pas au départ, ni au mien ni à ceux des autres. Progressivement ils se sont accumulés, touchant des personnes plus ou moins proches et rien ne m’avait préparée à cela. Lors des présentations, si nombreuses les premiers mois, l’une des questions rituelles concerne la durée du séjour dans le pays. Déjà les personnes plus aguerries que moi ajoutaient laconiquement “Enfin c’est ce qui est prévu” après avoir annoncé deux ans, trois ans ou quatre ans.

Car il y a les chanceux qui, comme nous, peuvent planifier leur séjour en étant certains de leur date de départ et il y a tous les autres. Ainsi un contrat de trois ans peut tout aussi bien durer un an que sept ans. Une de mes amies est arrivée en même temps que moi après une expatriation de plusieurs années à Dubaï, dans le sillage de son mari. Là-bas elle avait pu poursuivre son activité professionnelle dans le domaine du conseil. Installée à Johannesburg elle était parvenue à négocier avec son employeur de continuer ses missions à distance et enfin depuis quelques mois elle s’était faite embaucher dans leur antenne sud-africaine réussissant donc à travailler finalement sur place, se projetant ainsi dans un séjour de long terme ici. Il y a quelques semaines elle m’annonce qu’elle part avec sa famille en Février pour vivre à Vienne. Tout ce qu’elle avait mis en place avec patience depuis son arrivée ici s’écroule et il va falloir recommencer ailleurs, dans un pays dont elle maîtrise mal la langue. En quelques mois tout est à refaire et je l’ai vue accuser l’effet de ce changement imprévu. Bien entendu, il s’agit d’une opportunité professionnelle attractive pour son mari et je ne doute pas que leur situation matérielle demeure tout à fait satisfaisante.

C’est bien là un paradoxe qui ne cesse de me surprendre : les entreprises gèrent leurs expatriés avec un mélange de grande brutalité et de quasi maternage. Car les départs sont très bien accompagnés : le déménagement de tous les meubles est pris en charge par l’entreprise, elle vous aidera à trouver un nouveau logement lors d’un voyage de “reconnaissance”,  pourra fournir des cours de langue à l’épouse,  paiera pour l’école des enfants, fournira les services d’une agence de relocation ou de formations à l’expatriation pour les plus novices, afin d’anticiper les inévitables moments de faiblesse de la famille. La phrase “c’est la boîte qui paie” revient bien souvent dans la bouche des expatriés. Pour une partie des femmes d’expatriés que j’ai pu croiser, cet accompagnement poussé à l’extrême n’est que la juste contrepartie des sacrifices consentis par la famille. Discours un peu ambigu car parallèlement on ne manquera pas de vous vanter les bénéfices de l’expatriation pour les enfants et leur future carrière ; et même si on se lamente fréquemment sur le mode “l’expatriation ce n’est plus aussi dorée qu’avant” on oublie un peu vite que sa situation économique est largement plus favorable que celle de la plupart des français. Je me demande aussi si tous ces dispositifs n’ont pas des effets infantilisants sur ceux qui en bénéficient. Le recours permanent à l’employeur pour gérer son propriétaire,  sa voiture, son assurance,  ses retours en France, ses documents officiels, n’encourage guère les conjoints d’expatriés à l’autonomie. D’autant qu’ici la plupart des entreprises ont plutôt tendance à décourager les velléités d’indépendance pour les sacro-saintes raisons de sécurité. Une amie me racontait ainsi récemment que comme elle se rend fréquemment dans le centre de Johannesburg pour tenter de développer son activité professionnelle, son mari avait reçu des remontrances de la part de l’entreprise de sécurité liée à son employeur qui piste ses trajets. Même si tous ces étayages amènent un réel confort ils tiennent aussi un peu à distance du pays, si du moins on ne tente pas de s’en affranchir.

Finalement je ne peux que constater encore une fois le caractère complexe de la vie d’expatrié : il s’agit bien d’une opportunité (économique mais pas seulement) en même temps qu’une forme d’arrachement et un handicap professionnel indéniable pour le conjoint qui suit. Il y a donc du vrai dans ce sentiment de certains que leur entreprise leur est redevable. D’autant plus que ces dernières n’hésitent pas à mettre fin aux contrats prématurément ou à proposer des destinations pour le moins éloignées les unes des autres sans que les employés aient forcément la liberté de refuser : on enchainera ainsi des lieux aussi différents que Moscou, New Delhi, Dubaï, Mexico…

Cette gestion erratique des ressources humaines  renforce encore le turn over inhérent au processus d’expatriation. Les années sont rythmées par les arrivés et les départs et s’ils se concentrent largement en fonction du calendrier scolaire, ils  peuvent aussi advenir inopinément. Je ne sais pas si les plus installés dans cette vie s’y habituent, je doute que l’on puisse se blinder au point de prendre avec le sourire les départs successifs des gens que l’on aime. Car du jour au lendemain celles et ceux avec qui on échangeait des messages quotidiens, avec qui on sortait le soir, avec qui nos enfants jouaient, avec qui on partait en week-end ou en vacances, sur qui on pouvait compter, disparaissent tout à fait. Ma première année fut marquée par mon amie la plus proche ici, elle aura toujours sa couleur. Pour autant il a fallu poursuivre sans elle, préserver les liens existants et en nouer de nouveaux sans pour autant revivre ce qui a été vécu. C’est peut être cela qui me surprend le plus désormais : j’ai continué malgré le grand vide qu’elle laissait. Et d’autres vont suivre, très bientôt : il faudra encore contourner l’absence. Bien sûr j’espère maintenir le lien malgré tout, et le renouer plus serré à mon retour, mais je me suis souvent demandé si une fois rentrés nous pourrions partager davantage que nos récits d’anciens combattants des malls, du soleil qui se couche trop tôt et des systèmes d’alarme défaillants. Pourrons-nous être les uns pour les autres autre chose que des amis de réseaux sociaux? Avec certains et certaines je le crois, mais je ne le saurai avec certitude que dans quelques années. Dans tous les cas il faudra s’installer dans une autre forme de lien, plus normal, moins intense et moins fréquent.

Oeuvre de l’artiste sud-africain Louis Van Den Heever

Je m’inquiète aussi, égoïstement, de ma faible empreinte. Car j’ai le sentiment que les expatriés ne laissent qu’une trace sur le sable vite effacée par la marée. Pendant quelques temps après mon départ mes amis se demanderont mutuellement de mes nouvelles, puis ils feront comme moi aujourd’hui : ils poursuivront leur vie en mon absence. Et très vite tout le monde m’aura oubliée : les nouveaux arrivants ne m’auront pas connue, les anciens seront partis. L’Afrique du Sud restera pour toujours un lieu majeur de ma vie, pour autant ici je ne laisserai aucune trace.

6 réponses sur “La valse des expatriés”

  1. J’ai connu ma première fois en juin, pas du tout préparée non plus parce que pensant qu’après seulement un an je ne serai pas affectée par le départ de copines rapidement faites … cela a eu un impact beaucoup plus fort que prévu et depuis je suis en alerte en pensant aux prochains départs. Je comprends maintenant que l’on dise que les liens noués en expat’ sont plus forts que ceux noués en France. Mais comme toi je m’interroge sur la suite, l’après-séparation (car j’aime douter aussi !). Est-il possible de garder un contact privilégié avec toutes les personnes qui ont compté pour nous durant cette expérience de vie ?

    1. L’avenir nous le dira, je pense (et j’espère) que les relations qui dureront seront celles qui mobilisent d’autres éléments que nos centres d’intérêts communs d’expat. C’est pourquoi j’aime bien pouvoir parfois partager des discussions plus personnelles (même si c’est chouette de parler voyage, expos et restaus ;)), je me dis que cette connexion là devrait pouvoir davantage durer…

  2. Pour ce qui est de l’empreinte laissée, je ressens de la nostalgie en repassant devant la maison de l’une, le manque fugace en pensant à un sujet que j’aurais pu évoquer avec une autre, …. même des personnes que j’avais peu vues mais qui m’ont marquées, qui ont eu une parole au bon moment lors de ma première année … je ne le rends pas jamais public mais je l’ai (les ai) à l’intérieur. Comme dans la vraie vie on ne sait pas toujours ce que l’on sème …
    Mais pour ce qui est de toi, je pense que toutes les nouvelles entendront parler au moins une fois dans leur vie de “Charlotte” qui organisait les sorties culturelles et les déjeuners gastro, de sa générosité à faire découvrir de nouvelles adresses, de ses combinaisons et de son rouge à lèvres rouge, de son verbe haut en couleurs aussi et de son humour à la Blanche Gardin ! Et elles nous envieront d’avoir connu cette fameuse “Charlotte” ! (Bon je m’arrête ça fait un peu oraison funèbre … )

  3. Une expatriation ne s’accompagne pas toujours de tout ce dispositif que tu décris.J’ai été expatriée à Londres et Lisbonne avec 3 enfants en bas âge et mon mari a pris le relais en Afrique du Sud.Jamais nous n’avons reçu ou demandé d’aide pour trouver un logement, la sécurité, les assurances etc.C’était loin d’être infantilisant et au contraire nous en sommes devenus plus débrouillards.Je partage la douleur des séparations mais te rassure.Oui on peut garder quelques amis au-delà des frontières et le tri se fait naturellement.Mais toute rencontre est riche, on apprend à ne pas perdre son temps avec ceux avec qui l’on sent qu’on n’accrochera pas.Pour laisser une trace j’ai toujours fait le choix de parler la langue du pays, de travailler pour mieux le comprendre ou d’être une bénévole active pour me sentir utile et pas déconectée.Cela demande des efforts:ici critical skills pour un employeur que j’ai du modifier après 1 an pour pouvoir être consultante en portage salarial et pouvoir travailler en étant bien rémunérée pour différents employeurs. Le meilleur équilibre que j’ai trouvé est l’actuel:consultante à mi-temps dans un projet qui me passionne et le reste du temps cours à Soweto pour des ados, sport, déjeûner copines, etc.Mais j’ai 51 ans, Mon cadet à 15 ans et les 2 grands travaillent et sont autonomes. Il m’ a fallu le temps pour savoir dire non à des jobs à 150%payés 60, ..La vie est ainsi faite.On apprend peu à peu…Mais quelle richesse, quelles expériences et le prochain changement fait moins peur.Une petite angoisse:devoir un jour rentrer dans ma petite Belgique et m’y sentir à l’étroit.Mais on se dit qu’on s’en sortira car en multpliant les expériences multiculturelles, on se découvre des talents cachés et ensortant de sa zone de confort, on s’habitue à tebondir de plus en plus vite…

    1. Effectivement tout cet accompagnement est destiné aux vrais expatriés par leurs entreprises d’origine. Dans notre cas l’administration nous a royalement accordé de quoi acheminer 6m3 à l’aller (le retour par contre sera à nos frais), autant dire aucun meuble. Et même si l’ambassade gère certains aspects administratifs nous avons peu d’assistance. Par contre je pense qu’on peut approcher le pays aussi sans travailler, il y a d’autres moyens.

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