La solitude de la féministe en milieu expatrié

Le difficile éveil des consciences expatriées à la lutte pour l’égalité hommes femmes.

” I worked hard and sacrificed to get what I get, Ladies, it ain’t easy being independent. Question, how’d you like this knowledge that I brought? Depend on no-one else to give you what you want ” Destiny’s Child, Independent woman.

Il y a un an j’aurais ri et je serais passée à autre chose, mais désormais à quelques mois du départ il me semble que j’ai épuisé toutes mes réserves de patience et de tolérance (non pas que j’en étais très pourvue). Tout a débuté avec une proposition postée sur Facebook pour rejoindre un atelier de fabrication de savon chez une femme de la communauté française. Pourquoi pas? C’est probablement écologique et ça ne fait de mal à personne. J’étais quand même surprise de constater l’enthousiasme des réponses et que plusieurs personnes de ma connaissance semblaient impatientes d’y participer. J’ai toujours été un peu moqueuse et critique mais l’étude de la sociologie n’a pas arrangé mon cas, alors je me suis demandée pourquoi cet innocent post me hérissait à ce point.

J’ai toujours défendu un féminisme ouvert : il me semble qu’on peut être féministe et aimer se maquiller, féministe et cuisiner des plats raffinés, féministe et ne pas travailler, féministe et porter des tenues sexys et donc pourquoi pas féministe et faire ses propres savons. L’important, selon moi, est que toute femme ait tous les choix : avoir ou pas des enfants, un conjoint (ou une conjointe), faire l’amour si et quand elle le désire seulement, exercer le métier de ses rêves, porter les vêtements qu’elle veut etc. Il y a mille manières d’être une femme et la seule chose qui doit nous préoccuper demeure de revendiquer l’égalité des deux genres en toutes choses. Pour rappel l’égalité des genres ne signifie pas indifférence des genres. Simplement pourquoi les différences, non choisies, liées au genre, devraient-elles déboucher sur une hiérarchie systémique en faveur du masculin (voir les travaux de la regrettée Françoise Héritier) ? Les distinctions biologiques indéniables entre les deux sexes ne devraient pas se traduire dans la société par des discriminations envers l’un ou l’autre des genres. Celles-ci ne sont pas plus acceptables que les discriminations liées à l’origine. Pour faire le test c’est facile : vous remplacez le mot “femmes” par le mot “noirs” et vous verrez qu’il devient assez dérangeant d’affirmer que les femmes/noirs n’ont pas le sens de l’orientation, ont moins de force, une meilleure capacité à faire plusieurs choses à la fois etc.

Mais revenons à nos savons. Je n’ai rien contre cette pratique, pas plus que contre le sport, la couture, la cuisine. Comme moi, beaucoup de mes amies, que j’estime, s’adonnent à certaines de ces activités. Chacun est libre d’avoir ses centres d’intérêts et de les partager. Néanmoins quand on liste l’ensemble des propositions qui s’offrent aux femmes d’expatriés non actives (et mêmes aux actives d’ailleurs) on ressent un certain malaise. Les activités dont j’ai connaissance sont les suivantes : club de lecture, d’écriture, sport (attention pas de boxe thaï ni d’équipe féminine de foot : course, yoga sous toutes ses formes, équitation plutôt), cours de cuisine, de couture, de poterie, de savonnerie désormais, de parentalité, participation à des associations humanitaires, à l’association des parents d’élèves, sorties culturelles dans la ville, randonnées, club des jeunes mamans…Bien entendu je participe moi-même, et avec plaisir, à certains de ces groupes : je retrouve avec joie chaque mois le club de lecture, l’atelier d’écriture, j’ai aimé apprendre la cuisine thaï avec mon amie Valérie et l’âge venant je perçois les bienfaits du yoga. Mais difficile de nier que cette liste forme un système. Elle dessine, qu’on le veuille ou non, le portait d’une femme bien précise et peu émancipée : une Mère impliquée, qui soigne sa silhouette par le sport, sa conversation par la lecture, l’écriture, les visites culturelles et son charmant foyer par toutes les autres activités. D’autant qu’il n’y a guère de propositions alternatives qui permettraient de casser ce schéma : l’implantation récente de Leroy Merlin n’a pas donné lieu au développement d’ateliers de plomberie, et j’attends encore les cours de krav maga ou d’initiation à l’œuvre de Karl Marx. On reste donc cantonnées à des occupations bien féminines et pratiquées le plus souvent entre femmes.

Loin de moi l’idée de détourner mes soeurs d’expatriation de leurs loisirs préférés, j’aimerais seulement parfois qu’une réflexion féministe sur notre condition soit possible. Nous vivons pourtant des logiques de domination : celles qui ne travaillent pas dépendent matériellement de leurs conjoints, celles qui travaillent sont souvent cantonnées à des postes perçus comme un appoint du foyer, la femme d’expatrié doit toujours “suivre” sans obtenir la reconnaissance qui lui est due, ainsi que je l’ai déjà écrit. Pourtant ici le féminisme est au quotidien un impensé, tout comme la plupart des questions politiques d’ailleurs. La semaine dernière mon conjoint et moi avons eu une discussion animée avec des amis sur le mouvement des gilets jaunes, il s’agissait d’une de nos seules discussions politiques en dehors de notre couple depuis des mois, et elle n’a été possible que parce qu’il s’agissait d’amis véritables (d’ailleurs, bien qu’en désaccord nous sommes restés très civilisés). Bien entendu je sais qu’il existe des femmes expatriées sensibles à cette question, j’ai la chance d’en connaître de près, tout comme il en existe qui possèdent de réelles opinions politiques et peuvent les partager. Mais trop souvent, noyées dans la superficialité de nos échanges, par soucis de ne heurter personne ou par manque d’intérêt, nous partageons des conversations d’une absolue neutralité et d’un ennui profond.

Celles qui me lisent seront probablement agacées, voire heurtées. Mais peut-être quelques-unes auront envie de questionner un peu notre condition sous cet angle? Je me prends à rêver d’un monde où toutes les femmes d’expatriés qui ont un Bac + 5 ne se réorienteraient pas vers des métiers liés à l’enfance, où certaines proposeraient de partager des ateliers de mécanique pour nous enseigner l’entretien de son véhicule ou la façon de changer un pneu, où d’autres nous apprendraient à coder ou même à devenir des gameuses redoutables. Un monde où notre valeur ne se mesurerait pas à notre nombre d’enfants ni à leurs performances scolaires. Un monde où les femmes oseraient manger de la viande, du gras, deux desserts au déjeuner sans ajouter “ça va j’ai fait du sport ce matin!”. Ensemble nous pourrions créer le club de débat de mes rêves qui traiterait de sujets aussi variés et passionnants que “Comment (mal) élever ses enfants à base d’écrans et de gluten?”, “Pourquoi les vegans sont branchés alors qu’on ne croise toujours que des retraités en polaire dans les magasins bios ? “, “Comment survivre au parc quand votre téléphone est presque déchargé?” ou encore “Comment éradiquer définitivement Indochine des play-list de soirées?”. Avec un peu d’imagination un autre monde est possible…

7 réponses sur “La solitude de la féministe en milieu expatrié”

  1. Bah… je comprends ton petit côté chafouin… sans faire de généralité tout n’est pas faux… (!) mais le truc c’est qu’en expatriation tu as « l’excuse » d’être accompagnant(e). Ici dans le Nord, dans les grandes familles on est souvent encore dans les grands clichés ( pas de généralisation mais…..quand même….. dans certains milieux. 🤣) …. avec madame a la maison, qui a des activités de… maman/ épouse et c’est tout !!…..Bref le kif de n’avoir comme sujet de conservation que les enfants/ le diner de la veille ou celui du lendemain…ou trouver tel produit indispensable a ta life… on se croirait… en expat! 🤣🤣
    Mais moi je suis « pour » les cours de cuisine, les randos entre copines et le yoga! Et puis un petit revival Indochine de temps en temps….on a l’impression d’avoir 15 ans! Lol
    Sinon pour les ateliers mécaniques, maintenant que je travaille chez Norauto, j’ai largement étendu mon vocabulaire (avec des mots que je n’aurais jamais pensé utiliser un jour!!!) ; testé des produits dont je ne soupçonnais pas l’existence ! Je te fais un atelier quand tu veux!!! Venez nous voir quand vous rentrez! Bises

    1. Il ne te reste plus qu’à revenir avec Norauto pour développer les ateliers mécanique et entretien du véhicule, tu devrais leur souffler l’idée 😉

  2. Je t ai lu et encore j ai ri charlotte tu m ‘etonnera toujours reviens vite tu a enormement de chose a me raconter ! Il existe des garages feminins il y en. Un pas loin de chez nous ! Des gros bisous a tous 🙂 a tres bientôt

    1. je viendrai apprendre alors! Si ça ne menace pas la virilité de mon époux??? on revient à conflans ou à herblay car on va tenter une école spécialisée pour Félix qui se situe à herblay, je viendrai en mai chercher un appart.

  3. Je vais t’achever … quand je couds (sainte mère au foyer) et que je rencontre un problème technique avec ma machine j’appelle mon mari à la rescousse … donc déjà un atelier de réparation de machines à coudre ce serait pas mal avant le changement de roue de voiture ! #lamécaniquepourtoutes

  4. J’adore , tu m’as fait bien rire !! Et perso , j’attends le cours de krav Maga avec impatience et je serai la première inscrite sur la liste 😉

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