La courbe du supermarché

Faire les courses en expatriation : petits bonheurs et grands défis

“I took her to the supermarket, I don’t know why but I had to start somewhere”, Pulp, Common people.

Certains de mes amis m’ont familiarisée avec le concept de “la courbe de l’expatriation”, qui leur avait été présentée lors de la formation dispensée par leur entreprise avant leur départ. Censée décrire leur parcours une fois installés, elle se découpe en différentes phases : une brève déstabilisation à l’arrivée, suivie d’une lune de miel, où emporté par l’exaltation de l’exotisme le nouvel expatrié connaît une euphorie passagère. Puis vient la période de prise de conscience, désillusion et découragement où il s’éveille à l’hostilité du monde qui l’entoure. Enfin (normalement) une phase plus sereine d’acceptation des changements, d’adaptation et d’intégration. Je pense que ma relation complexe avec les supermarchés sud-africains constitue une bonne illustration de ces montagnes russes émotionnelles.

La courbe de l”expatriation
(www.coachingexpatriés.com)

Le tout premier jour, alors que nous avions atterri en début d’après-midi avec nos douze valises et nos deux enfants, après un long vol agrémenté d’une charmante escale à 4h du matin à Addis Abeba, il a fallu songer à faire des courses. Internet étant notre ami, nous nous sommes dirigés vers ce qui nous a semblé être le plus proche supermarché. Sur notre lancée de combattants des temps modernes, nous nous sommes emparés d’un caddie avec l’objectif affiché de le remplir. Ce fut ma première rencontre avec Woolworths, qui allait devenir un compagnon sans faille de mon expatriation. D’abord nous avons pensé avoir fait une erreur : le supermarché en question était aussi attirant et luxueux qu’un Monoprix du 6ème arrondissement, et même si nous savions que nous étions arrivés dans un pays développé nous craignions de nous être perdus dans l’équivalent de la Grande Epicerie du Bon Marché (et donc de le payer à la caisse). Il s’est vite avéré que, même si Woolworths constitue la plus chic des chaînes de supermarché ici ,c’est aussi le lieu des courses quotidiennes pour bien des familles (dont la mienne). D’autres chaînes occupent des créneaux différents : Pick n Pay dispose des magasins les plus vastes et donc parfois de produits introuvables ailleurs (ce qui m’oblige à y aller régulièrement en quête de certains biscuits pour les enfants, de Toblerone ou de pâtes Barilla), mais dans l’ensemble tout y est moins soigné. Checkers, Spar ou Shoprite sont les chaînes bas de gamme qui marquent par exemple l’entrée dans la partie noire des villes de province. Toutefois dans de nombreuses régions rurales, ils sont les seuls à être implantés et rassemblent donc toutes les composantes de la Nation arc-en ciel autour des produits gras et sucrés.

Les premières semaines, dites de déstabilisation, ont été consacrées à déjouer les multiples pièges que recèle l’acte banal de faire ses courses en terre inconnue. En tant que nouvelle femme au foyer, cette tâche m’était bien entendu dévolue. Chaque sortie au supermarché nécessitait alors beaucoup de patience : déchiffrer les étiquettes, comprendre les équivalences entre les produits connus et leurs versions australes, se familiariser avec l’agencement des rayons : tout cela mobilisait toute mon attention. Les émotions sont alors intenses : joie de retrouver du Nutella (à ce moment-là on regarde à peine le prix, de toutes façons on ne parvient pas à convertir), du Nesquick, des fromages, du vin, des rayons bien garnis ; mais aussi errance infructueuse pour dénicher de la bière (on comprendra plus tard que s’il y a un rayon consacré au vin dans tous les supermarchés , la bière s’achète exclusivement dans les magasins d’alcool), perplexité devant le maigre rayon des yaourts, bien loin de nos linéaires sans fin. Moment de solitude à la caisse où l’on doit attendre d’être appelé (dans l’angoisse de bien comprendre l’injonction), où la caissière vous demande votre carte de fidélité et la carte qui reverse de l’argent à une œuvre de charité (???), où quelqu’un emballe vos courses (faut-il donner un pourboire??? ). Tel le finaliste de Koh Lanta à la recherche des colliers d’immunité, j’ai progressivement su m’orienter dans les rayons malgré les pièges tendus : la crème n’est pas à côté du lait (trop simple) mais au rayon “pâtisserie” (la normande que je suis peine à croire que ces gens ne préparent aucune sauce salée à la crème), le rayon “braai” fournit tous les éléments du barbecue : différentes sortes de qualité de charbon, du bois de Namibie, des allume-feux, mais Woolworths ne commercialise pas les allumettes, qui pourtant auraient ici toute leur légitimité. Les compotes à boire si familières aux goûters des petits français se cachent au rayon bébé, à côté du lait maternisé, et méfiance : elles peuvent contenir de la butternut. Le rayon boucherie est plutôt bienveillant avec les petits animaux dessinés sur les barquettes pour se repérer, néanmoins pour un français habitué à acheter de la bavette, de l’onglet, de l’échine ou de la souris d’agneau il faut parvenir à traduire cela quand l’étiquette se contente de “à cuire lentement” ou “à frire”. Je confesse par ailleurs avoir cru pendant plusieurs mois que les Ostrich Burgers étaient des steaks hachés destinés à fabriquer des burgers “autrichiens” avant de réaliser qu’une jolie petite autruche apparaissait sur l’emballage. Progressivement j’ai donc apprivoisé mon environnement, décodé les étiquettes et surtout je suis parvenue à triompher du grand complot sud-africain des dates de péremption qui me condamnait à me rendre tous les deux jours au supermarché. En effet la plupart des produits ont ici des dates de consommation très courtes, au rayon viennoiserie/petit déjeuner la fourberie est telle que bien souvent la date inscrite est celle du jour de l’achat. Ma vie a changé lorsqu’une amie m’a confié mettre son pain de mie au frigo (ce qui constitue presque une trahison envers notre mère patrie), prolongeant ainsi nettement sa validité de consommation. Dès lors j’y mets aussi bien le pain que les scones, les muffins ou les pancakes. Finalement le plus inquiétant est qu’une fois au réfrigérateur ces produits semblent pouvoir accéder à la vie éternelle, ce qui n’est pas tout à fait rassurant quant à leur composition. Emporté par mon élan je nourris largement ma famille de produits périmés, au point que récemment j’ai forcé le plus jeune de mes fils à finir sa purée de potiron (achetée quelques jours auparavant) jusqu’à ce que mon fils aîné me signale qu’elle avait “un goût bizarre”, qu’elle avait effectivement. J’ai passé la soirée à guetter les signes d’intoxication alimentaire.

La première phase fut donc celle de la découverte : avec la désillusion qui suit, vient le moment où l’on se raccroche à ses origines. Nombreuses sont les discussions entre français pour savoir où trouver certains morceaux de viande (le veau peut même faire l’objet de post Facebook étant donné sa rareté), des poissons autres que les trois espèces récurrentes des supermarchés, des produits aussi divers que de la crème de marron, des speculoos, du foie gras, des légumes bios, du “vrai” pain. Chacun partage sa bonne adresse de poissonnier portugais, boucher allemand, pâtissier français. Certains moments de l’année génèrent des pics d’angoisse : comment alimenter son four à raclette au cœur de l’hiver austral? Se procurer les ingrédients d’un vrai Noël ou des crêpes de la Chandeleur?

Je me souviens aussi avoir visité les nombreux Woolworths dispersés dans notre quartier pour en saisir les variations. J’étais ravie quand je dénichais un type de yaourt inédit, un canard entier, des artichauts. Je pouvais rouler vingt minutes en quête de boeuf wagyu. Quand une petite boutique française s’est installée dans notre quartier je suis allée acheter avec émotion aussi bien des merguez que de l’époisses. On cherche à recréer un peu son foyer, à travers la quête de produits oubliés. Peut-être s’agit-il aussi d’endosser plus franchement ce rôle de femme d’intérieur qui s’est imposé.

Progressivement la familiarité s’est installée. Mes rapports avec le supermarché se sont normalisés, il est passé d’espace de frustration et d’émerveillement, à simplement un endroit où je fais mes courses. Woolworths s’efforce pourtant d’entretenir chez moi une certaine tension : la particularité des supermarchés ici est que l’on n’est jamais absolument certain d’y trouver ce qui est prévu. Ainsi on décide de préparer une parmigianna, plat italien à base d’aubergines, pour constater que ce jour là elles sont totalement absentes des rayons, même chose pour les côtes de porc le jour du porc caramélisé et plus encore pour les produits “rares” type canard. J’ai donc appris à congeler quand j’ai le bonheur de tomber sur des échalotes, de la lotte ou un canard désossé. Mais malgré toutes mes précautions il reste un certain suspens.

Aujourd’hui, où j’imagine être arrivée en fin de courbe, je m’émerveille de mon aisance dans les rayons. Il m’arrive de croiser des français : des parents venus visiter des expatriés ou bien de nouveaux arrivants, et de sourire en les voyant s’interroger sans fin sur les étiquettes. En expatriée rodée, je viens à leur secours, faisant ainsi la démonstration de mon expertise. Avec le temps j’ai oublié ce qui me manque : c’est seulement quand je feuillète des magazines de cuisine ramenés de France que je pousse des soupirs désespérés à la vue d’un veau aux carottes, de pâtes vongole ou de coquilles saint jacques. Je me suis intégrée, je me suis acculturée. La quête du Woolworths fait partie intégrante de nos vacances : nous les débusquons aux quatre coins du pays et même au-delà des frontières. Toute la famille déprime quand il n’y a que des Spar à l’horizon (promesse de pique-nique à base de poulet frit et de coleslaw avec 50% de mayonnaise). Nous connaissons des joies éphémères quand Maps nous signale un Woolworths et une intense déception quand nous réalisons qu’il ne vend que des vêtements. La découverte de succursales, même maigrement fournies, à Maun dans le delta de l’Okavango ou à Swakopmund sur la côte namibienne furent de grands moments de joie.

Je ne suis donc pas pressée de retrouver mon triste supermarché Leclerc, malgré son incroyable rayon produit laitiers, sa poissonnerie et sa boucherie géante. J’accumule une collection de sacs réutilisables Woolworths afin de me distinguer crânement de mes congénères quand je devrais de nouveau arpenter les rayons dans mon pays.

Je sais enfin que je ne me consolerai jamais vraiment de devoir renoncer à la plus merveilleuse invention de Woolworths (pour laquelle je songe sérieusement à développer une filière d’importation) : l’ail haché frais. Je ne quitte jamais le supermarché sans cette petite barquette grâce à laquelle j’ai dit adieu à l’odeur tenace de l’ail sur les doigts. J’entends déjà les chauvins m’opposer celui (congelé) de Picard : sans odeur, mais aussi sans goût et que je balaye donc avec mépris. L’ail haché n’est d’ailleurs que la partie émergée de l’iceberg des facilitateurs culinaires que je vais tant regretter : l’ail se décline en gousses entières pelées, tout comme les oignons (si, si), le gingembre et le piment sont eux aussi hachés, les sachets de légumes pour soupe déjà sélectionnés et découpés permettent d’ajouter uniquement l’eau et le sel : vraiment Woolworths fut ici l’un de mes meilleurs amis.

2 réponses sur “La courbe du supermarché”

  1. Les sacs Woolworths ma grande fierté de retour à La Rochelle !!
    « L’ail haché »… ce magasin est fait pour le cuisine thaïe !!
    7 ans de bonheur avec Woolworths !!😉😉
    Tu n’as pas réécrit un petit topo sur les échalotes … je suis déçue !!😘

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