Je suis blanche et je le reste

“Ebony and ivory, live together in perfect harmony, side by side on my piano keyboard,oh Lord why don’t we?”, Paul Mc Cartney et Stevie Wonder, Ebony and Ivory.

Rainbow Nation, really?

Je suis blanche. Depuis toujours. Mais vivre ici me le rappelle bien plus souvent. Bien sûr je ne crois pas avoir été un jour raciste, je considère que tous les êtres humains sont égaux en valeur et doivent l’être en droits. J’ai même le souvenir d’avoir revendu étant enfant (sans profit, du moins je l’espère) les badges en forme de main “Touche pas à mon pote” au sein de mon école primaire. En France je tentais de prêter une oreille attentive aux voix noires comme celle d’Aïssa Maiga qui a coordonné l’ouvrage collectif “Noire n’est pas mon métier”, ou celle de Jade Mendouga qui a lancé le hashtag : “si les noirs parlaient comme les blancs”; qui nous rappellent opportunément les discriminations dont ne nous sommes pas toujours conscients. Il m’était néanmoins plus facile de réfléchir à ma condition de femme (donc dominée) qu’à ma condition de blanche (donc dominante). Une fois seulement, lors d’un voyage à Zanzibar j’avais approché ce que blanche signifie. En montant dans l’un des minibus qui servent de transport en commun sur l’île nous avons constaté que les personnes déjà assises se levaient promptement pour nous garantir une place. Nous étions jeunes et en vacances, ils étaient plus âgés et se rendaient probablement sur leur lieu de travail, il n’y avait  aucune autre raison que la couleur de notre peau. Mais chez moi, en France, cette question n’était pas centrale pour moi : c’est bien le luxe de ceux qui ont des privilèges de pouvoir ignorer leur position. Les dominés sont, eux, sans cesse rappelés à leur condition.

Hier je suis entrée dans une boutique pour acheter des cigarettes pour ma helper (je sais, ce n’est pas bien). J’ai dû répéter plusieurs fois le nom “Peter Stuyvesant” pour me faire comprendre. Finalement grâce à mes gestes désespérés la vendeuse (noire) s’est emparée du paquet. Comme je m’excusais de ma lamentable prononciation elle m’a répondu de ne pas m’inquiéter car “You know, you don’t prononce like us”(gestes emphatiques de la main autour de son visage puis main tendue en ma direction et de nouveau désignation du visage). Traduction : “Vous les blancs ne prononcez pas comme nous, les noirs”. Car ici il y a “eux” et “nous” et cela vaut pour tous, tout le temps. Dans le très intéressant film “Catching feelings” sorte d’égotrip à la Woody Allen 100% joburgeois (je crois savoir qu’il est disponible sur Netflix), le personnage principal et réalisateur Kagiso Lediga prononce cette phrase : “Ici c’est Johannesburg : tout est racialisé”. Effectivement c’est une des traces les plus profondes laissée par l’apartheid : chacun se définit toujours selon sa couleur, sans que les catégories du régime honni n’aient évolué. On peut être noir, blanc (avec une distinction antre les descendants de britanniques et les descendants des boers), coloured (c’est à dire issu du métissage large entre esclaves malais, khoi san, noirs, blancs…), d’origine asiatique (au sens large). On l’est pour les autres et on l’est pour soi. Ainsi Elsie, ma helper coloured, s’est félicitée récemment que l’officier de police en charge de sa plainte pour violences conjugales soit blanc. Pour elle c’était une garantie d’efficacité car un noir lui aurait demandé de l’argent sans faire le travail (je la cite). La semaine dernière le quartier coloured de Westbury a été le théâtre d’émeutes. Les revendications de la population tournaient autour d’un accroissement de la sécurité et d’un renforcement des services publics, rappelant combien cette catégorie de la population a été perdante tant durant, qu’après l’apartheid. Mon mari m’a rapporté les propos d’un universitaire de Wits avec qui il avait échangé sur le sujet. Ce professeur, plutôt marqué par le marxisme, se désespérait du fait que ses étudiants noirs souhaitaient avant tout voir davantage de noirs présents dans les conseils d’administration des grandes entreprises, plutôt qu’un soulèvement contre la domination des riches du pays, blancs comme noirs, sur la masse des plus pauvres. Pour eux la réussite de quelques figures noires était un progrès majeur, même si ces “Blacks Diamond” comme on les nomme ici, exploitent leurs ouvriers tout comme les chefs d’entreprise blancs. La solidarité semble ici davantage liée à la couleur de la peau qu’à la position sociale. Tandis que ce pays reste marqué par des inégalités économiques massives, ce sont les inégalités selon la couleur qui sont au cœur de tous les débats. Même si bien entendu les deux s’imbriquent largement. Les mémoires aussi ont une couleur. Je me souviens d’un dialogue plutôt surréaliste lors de la visite des ruines d’un ancien camp de concentration construit par les anglais lors de la guerre des boers. Des dizaines de femmes et d’enfants de combattants afrikaners y avaient trouvé la mort et le guide était l’un de leurs descendants. Lorsque je lui posais la question des serviteurs noirs de ces familles, raflés en même temps qu’elles dans leurs fermes et enfermés dans d’autres camps, il fut soudain très évasif. D’après lui il n’y avait aucune trace de ces camps pour noirs dans les archives britanniques et il était impossible de les localiser. Comme j’insistais il a finalement conclu que le vrai drame des populations noires avait en réalité été le Mfecane, c’est à dire ce grand déplacement de populations initié par les guerres menées par le roi Shaka Zulu au XIXe siècle. Pas question que le destin tragique des boers soit partagé avec leurs serviteurs, même si les anglais pouvaient constituer un bourreau commun. Chacun sa mémoire.

Alphabet of Democracy, B for Blacks et W for White, Anton Kannemeyer, 2008.

Comment nous les expatriés blancs français, habitués à euphémiser voire à nier la question de la couleur de la peau, vivons-nous dans ce pays racialisé? Il me semble malheureusement que cela ne nous tire pas toujours vers le haut. Tandis que la question de la sécurité est ici centrale, on nous apprend (comme ailleurs du reste) à avoir peur de l’homme noir. Les fameux briefing de sécurité offerts par les entreprises françaises, tout comme les discussions innombrables sur le sujet nous installent rapidement dans la peau de cibles potentielles. Déformation de la réalité car c’est massivement contre les noirs et les coloured que s’exerce la violence en Afrique du Sud. Malgré tout, quand nous croisons un homme noir, surtout sans uniforme, la vigilance est de mise. Récemment un homme noir m’a abordée à la caisse du parking d’un mall. Une de mes amies avait subi un braquage à un distributeur quelques jours auparavant et j’avais relevé d’un cran mon degré d’inquiétude. J’ai donc ignoré ce monsieur et serré mon sac un peu plus fort. Finalement il s’est avéré qu’il voulait me faire bénéficier d’un ticket me permettant d’économiser le parking. Je me suis sentie doublement coupable : d’avoir cédé à la fois à la paranoia et à la peur de l’homme noir. Car de toute évidence je n’aurais pas réagi de la même façon face à un homme blanc. Lors de nos voyages dans le pays nous nous sommes parfois perdus dans l’une des nombreuses petites villes rurales qui jalonnent le territoire. La frontière entre ville noire et ville blanche y est en général tout à fait palpable et nous nous empressions de quitter la ville noire dans laquelle le GPS nous avait égarés car, sans oser nous l’avouer tout à fait, nous ne nous sentions pas vraiment tranquilles. Dans le Kwazulu-Natal (Etat dans lequel la population blanche est assez limitée) je me rappelle que mon fils ainé avait refusé d’aller s’acheter seul une boisson dans la boutique de la station service en affirmant “Maman j’ai peur, il n’y a que des noirs ici”. Je confesse aussi que comme Elsie je me sens un peu plus en confiance quand je constate que l’électricien, le réparateur de l’alarme ou l’installateur de la fibre est blanc. Cela ne repose sur rien et je n’en suis pas fière, mais je ne peux pas le nier. Pourtant tout le travail qui leur incombe sera en fait effectué par leurs assistants noirs auxquels ils ordonnent une succession de tâches simples (y compris dévisser un boitier électrique par exemple). Les “spécialistes” blancs ne touchent pas un outil et se contentent de diriger les opérations. Leurs assistants se limitent de leur côté à enchaîner les gestes prescrits par leur employeurs, sans que la logique globale de la réparation ne soit jamais explicitée. Les blancs conservent ainsi le savoir (et le pouvoir) puisque leurs assistants n’ont qu’une vision fragmentée des travaux effectués. Et comme ils détiennent les compétences, je leur fais bêtement davantage confiance. Récemment la télévision française a diffusé un reportage racoleur sur les township blancs en Afrique du Sud. Peu après sa diffusion j’accompagnais un groupe de françaises lors d’une visite culturelle à Pretoria. Plusieurs femmes étaient très choquées par la vision de cette misère blanche dont elle n’avait pas connaissance jusque là, tandis que la misère noire, elle, semble tout à fait naturelle. Cela confortait un peu leur idée d’un rééquilibrage post-apartheid sur le mode “Désormais les blancs sont les perdants”. C’est mal connaître la réalité des chiffres du chômage, de l’espérance de vie, des niveaux de vie, de l’accès à l’éducation qui restent obstinément moins favorables aux noirs et aux coloured de ce pays. C’est surtout entériner la grille d’analyse raciale des inégalités car au fond peu importe que les pauvres soient blancs ou noirs,ils sont surtout bien trop nombreux. Qui a dit que l’expatriation ouvrait l’esprit?

Paradoxalement entre expatriés nous sommes très à l’affut de la présence de différents types de populations dans les lieux que nous fréquentons. Il y a une certaine fierté à constater la mixité selon la couleur de peau dans un  lieu : “Ouf ! Nous ne sommes pas qu’entre blancs”. Mais qu’on se rassure nous restons entre riches. Je pense aussi que n’avons guère envie d’être associés aux blancs du pays. Notre enfance fut bercée par Johnny Clegg et les images de Soweto dans les journaux télévisés. Le pouvoir de Pretoria faisait partie des régimes que l’on pouvait condamner sans aucun risque de se tromper. Nous portons donc sur les blancs sud-africains un regard qui est tout sauf neutre. Ainsi un lieu de loisirs (où nous pouvons nous sentir en sécurité) fréquenté par des noirs nous semble plus valorisant : “On était les seuls blancs dans la salle” est perçu comme un attrait supplémentaire. Un de mes bars préférés accueille presque exclusivement des blancs, souvent les personnes qui m’y rejoignent le déplorent. Alors qu’une salle pleine de sud-africains blancs garantit de la même manière une immersion culturelle dans le pays puisqu’ils en font tout autant partie. Mais dans ce cas on les suspectera de refuser de se mélanger aux autres, reproche que je n’ai jamais entendu formuler à l’égard des noirs…  Dans nos esprits il reste malgré tout des bons et des méchants de l’Histoire, ou bien est-ce l’expression d’une forme de culpabilité blanche? Il est également possible que nous guettions le mélange pour nous rassurer sur l’avenir incertain de ce pays si complexe. Lors du récent match de rugby de l’équipe nationale contre la Nouvelle-Zélande le public du stade incarnait plutôt bien le mythe de la Nation arc en ciel. Blancs (majoritaires), noirs, coloroured, tous unis sous le maillot vert des Springbocks, se tenant par la taille lors de ce si bel hymne national : il était difficile de ne pas être touché. Même si au quotidien ce sont les lignes de fracture entre les populations qui sont les plus flagrantes.

Mais finalement toutes ces observations que nous formulons sur la difficulté des sud-africains à se mélanger devraient peut-être nous amener à nous retourner sur notre propre pays. Combien avons-nous en France de ces fameux amis noirs chers à Nadine Morano? Nous qui contournons si facilement la carte scolaire, qui choisissons avec soin nos quartiers de résidence : jusqu’où pratiquons-nous vraiment la mixité (sous toutes ses formes) que nous réclamons tellement ici?

A la jeune vendeuse de cigarettes j’ai répondu que ma prononciation ne tenait pas à ma couleur de peau mais au fait d’être française. Il me semble que ce pays m’oblige à regarder en face le fait que je suis une française blanche.

6 réponses sur “Je suis blanche et je le reste”

  1. Merci Charlotte pour ce billet qui reflète une réalité qu’on n’imaginerait pas deux décennies après l’avènement de la démocratie.

    Quelques remarques complémentaires puisées dans mon expérience personnelle:

    En tant que blanc-aisé dans les métropoles sud-africaines on a du mal à imaginer qu’on est dans un pays où la grande majorité de la population est noire. La première fois où je me suis sentie en Afrique après mon arrivée est quand j’ai commencé à fréquenter les séminaires publics des universités et particulièrement UJ. Wits restant un peu plus blanche dans son recrutement. Avec cette différence que si les étudiants sont noirs, beaucoup des professeurs sont blancs…

    Dans les entreprises on a plus de mixité sociale avec une décoloration progressive lorsqu’on progresse vers le haut de l’échelle. Lors des visites d’usines avec l’IESF par exemple, les patrons et nos interlocuteurs particuliers étaient majoritairement blancs et les opérateurs de machines noirs…

    Enfin il y a deux discussions qui m’ont amusées/intriguées, l’une avec une connaissance originaire d’Afrique de l’Ouest et qui a fait ses études en France, elle me disait qu’elle ne s’était jamais sentie aussi noire que depuis qu’elle habitait en Afrique du Sud. Et en conclusion de notre discussion: “tu vas voir, je suis sûre que le serveur va te donner l’addition à toi” ce qui n’a pas manqué. Elle lui a arraché la note d’un geste furibard et a tenu à régler elle-même les consommations.

    Ue autre avec une cheffe d’entreprise zimbabwéenne qui comparait les mérites de l’Afrique du Sud (où elle vit) et le Nigéria (où elle va régulièrement pour affaires) et qui me disait qu’elle préférait le Nigéria, bien que ce pays soit moins sûr parce qu’en Afrique du Sud il y avait trop de blancs…

    Bref, un sujet qui dérange, démange, et pas simple…

    1. La référence au Nigéria me fait songer à Americanah : on y découvre combien être noir recouvre des réalités différentes dans ce pays et aux Etats-Unis. Il est évident que s’il y a quelque chose d’assez universel dans la domination blanche (mais construit par l’histoire bien entendu), la représentation des catégories varie fortement d’un pays à l’autre. Par exemple au Mozambique tout proche la peur de l’homme noir est moins palpable qu’ici et j’imagine qu’on ne se vit pas blanc tout à fait de la même façon…

  2. Superbe article Charlotte. J’ajouterais à la liste de mes ambiguïtés une propension à souligner que je suis française, dans mes interactions avec les noirs, pour ne pas être assimilée aux blancs du régime de l’apartheid. Merci de me remuer et de m’amener un cran plus loin dans mes réflexions.

    1. Merci Stéphanie, moi aussi je précise souvent ma nationalité ici. Et j’avais été un peu surprise qu’on s’adresse à moi en Afrikaans dans les magasins dans l’Eastern Cape (et comme toi je n’avais pas trop aimé ça…;)

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