J’avais une maison en Afrique (2) home sweet home

“C’est une maison bleue, accrochée à la colline”, San Francisco, Maxime le Forestier

 

Des maisons immenses et de leurs conséquences

Une fois déterminée la zone de recherche et le type de logement (Estate, cluster, maison de boom, maison en free standing voir mon article précédent) il ne reste plus qu’à se lancer à corps perdu dans les visites. Ces quelques jours passés en compagnie des agents immobiliers de Sandton ont été particulièrement instructifs et m’ont donné un premier éclairage précieux sur le mode de vie des catégories aisées de ce pays.

Il faut d’abord se défaire de nos standards européens, et notamment parisiens : en effet ici la surface d’une maison est une donnée presque négligeable. Tandis que chaque demi mètre carré faisait, en région parisienne, l’objet d’âpres négociations, ici la mesure de la surface au sol (ne parlons même pas de subtilités type “Carrez”) est très peu répandue. C’est une donnée que les agents et les propriétaires ignorent la plupart du temps. Elle ne figure même pas dans les descriptifs que l’on trouve en ligne, et pour cause : les maisons dans ces quartiers riches sont simplement immenses. J’ai même découvert à cette occasion que certaines pouvaient être trop grandes, je n’aurais jamais cru qu’avoir trop d’espace était possible. Après plusieurs visites on s’habitue néanmoins à ces nouveaux standards et après quelques mois il nous est arrivés de juger notre maison  de plus de 200 mètres carrés “un peu petite” lorsque nous avions l’occasion d’être reçus chez d’autres.

Ensuite les arguments des agents sont vite apparus comme décalés par rapport à mes attentes. La sécurité constitue le pilier de la visite : celle du complexe dans lequel la maison s’insère d’abord, celle de la maison elle-même ensuite. Le cluster semble être le modèle favori des agents, tandis que pour une française comme moi il présente les désavantages de l’uniformité, des vis-à-vis nombreux et des minuscules jardins. Rapidement j’ai compris que ce modèle ne nous correspondrait pas ce que j’avais toutes les peines du monde à faire accepter aux agents. Ensuite de nombreuses interrogations inédites surgissent lors des visites : avons-nous besoin d’un court de tennis (aucun membre de notre famille n’y joue), d’un pyjama lounge (grand espace situé à l’étage entre les chambres et destiné si j’ai bien saisi aux pyjamas parties), d’être situé près d’un golf, d’un troisième salon de réception, d’un jacuzzi, de plusieurs logements pour le personnel ? Je me suis trouvée plongée dans des préoccupations sans rapport avec mon milieu d’origine, partagée entre l’excitation d’un candidat de téléréalité découvrant le canapé de sa villa et le sentiment d’une profonde imposture. Il a donc fallu ajuster nos critères en conservant un minimum de sens commun, tout en s’adaptant à cette nouvelle donne. Nous avons souhaité un grand jardin sachant que nous n’en aurions plus avant de nombreuses années, une piscine pour la même raison (et avec l’excuse de la présence des enfants) et une certaine proximité avec l’école. Ensuite n’ayant pas amené de meubles (les quelques malheureux que nous possédions dans nos 64 mètres carrés se seraient de toutes façons sentis bien seuls) il nous fallait une maison meublée, ce qui a opportunément réduit le champ des possibles.

La taille incroyable de ces maisons induit également un mode de vie qui structure profondément la société sud-africaine. En effet il apparaît très rapidement que l’entretien d’une telle demeure nécessite une aide extérieure, par ailleurs très abordable. La plupart sont dotées à cet effet de “staff quarters”, petits appartements accolés à la maison dans lesquels les helpers, voire un jardinier ou un gardien en sus, sont logés la semaine pour leur épargner les très longs trajets entre les banlieues pauvres et les banlieues riches de la ville. Cet urbanisme va donc de pair avec l’emploi à domicile et donc la persistance de sa faible rémunération. Le modèle du cluster n’y change rien : des staffs quarters sont la plupart du temps regroupés à un endroit du complexe pour loger tous les employés de maison. La constante demeure l’écart criant entre ces logements et les maisons auxquelles ils sont attachés. Leur taille est plus que limitée et l’équipement sommaire comme pour marquer encore une distinction pourtant évidente. Si un jour les inégalités devaient reculer dans le pays qu’adviendrait-il de ce modèle? Les employés continueraient-ils d’accepter cette domination? Les catégories aisées pourraient-elles continuer à être si nombreuses à employer du personnel? Pour l’instant les choix architecturaux restent largement liés à la structure sociale particulièrement inégalitaire.

Notre maison possède donc une surface non définie mais plus que suffisante. La locataire précédente m’a dit la quitter car elle était fatiguée d’y marcher…Nous avons  embauché une helper qui vit dans le staff quarter. La maison est pourvue de deux salons auxquels s’ajoute une salle à manger. Nous pensions ne pas avoir l’usage de toutes ces pièces mais nos enfants ont annexé l’un des salons et même proposé de le rebaptiser “salle de jeux”. Nous disposons également de quatre chambres ce qui nous permet de recevoir les amis et la famille. Les murs abritent un nombre insensé de placards qui vont terriblement nous manquer à notre départ. La chambre parentale est, comme dans la plupart des maisons que j’ai visité, totalement disproportionnée (d’autant qu’avec le dressing peu de meubles y sont indispensables). Nous jouissons également d’un vrai jardin avec des palmiers, des fougères arborescentes et une piscine.

Elle ressemble à beaucoup d’autres maisons de notre quartier, l’espace immense demeurant une constante qui nous rappelle que nous sommes dans un vaste pays neuf et dans des milieux très privilégiés. Comme dans les autres aussi l’isolation est absente, l’électricité capricieuse et il est impossible de se sécher les cheveux dans la salle de bains faute de prise. Le système de chauffage au sol ne peut être utilisé car l’électricité est devenue très onéreuse, il faut donc se contenter de chauffages sur roulettes au rayonnement ridicule durant l’hiver. Certains chanceux bénéficient de cheminées (avec souvent aussi un rayonnement ridicule) et les plus vernis de poêles. Nos maisons sont semblables à nos quartiers : assez tape-à-l’oeil, sans nul doute ostentatoires mais privilégiant clairement les apparences sur certains aspects élémentaires du confort.

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