J’avais une maison en Afrique (1) Où vivre?

“Our house, in the middle of the street”, Our House, Madness

Urbanisme, immobilier et paranoïa

L’installation dans sa nouvelle demeure est une étape clé du processus d’expatriation. Comme dans tous les autres moments de cette expérience il existe des inégalités non négligeables entre expatriés. Les mieux lotis, accompagnés par leur entreprise, bénéficient d’un “voyage de reconnaissance” quelques mois avant l’installation : plusieurs logements sont sélectionnés à cette occasion, puis visités et si tout se passe bien la maison est choisie. Il ne reste plus qu’à faire livrer ses meubles et l’emménagement se fera dans des délais raisonnables. Parfois un bref passage par un appart hotel est nécessaire et reste un traumatisme affirmé.

Les autres expatriés qui peuvent venir sous contrat local avec une entreprise sudafricaine, ou qui comme nous appartiennent au monde généreux de l’administration doivent compter sur eux-mêmes. Il faut être honnête Johannesburg ne présente guère de difficulté : les logements à louer sont nombreux avec des gammes assez variées et en général de meilleure qualité que ceux que l’on quitte en France. Trouver sa maison ne relève donc vraiment pas de l’exploit. Néanmoins cela revient à se confronter à des questionnements tout à fait inédits. Il faut d’abord établir un secteur de recherche. Le centre ville de Johannesburg est d’emblée exclu du fait de sa mauvaise réputation en termes de sécurité et de son éloignement de l’école française pour les familles. La plupart des expatriés vivent donc plutôt dans les banlieues Nord aisées de la ville, notamment Sandton. Les français avec enfants privilégient une certaine proximité avec le Lycée Jules Verne car le trafic peut être dense le matin.

Un débat récurrent oppose les tenants du quartier de Dainfern dans la zone de Fourways, très éloigné et plus proche de l’école américaine et ceux de Morningside dans lequel se trouve le lycée français. Les premiers défendent la vie en “Estate” c’est à dire une très vaste communauté fermée avec un imposant système de sécurité qui filtre les entrées et sorties, les seconds sont plutôt partisans des “booms” (mot typiquement français tiré des “boomed areas” sudafricaines) c’est à dire des rues ayant été closes par les résidents en toute illégalité pour installer là encore des systèmes de sécurité à l’efficacité variable à l’entrée. A Dainfern tout est fait pour que l’on ait pas à sortir de l’Estate qui dispose d’un golf (les voiturettes de golf se revendent fréquemment sur les groupes facebook d’expatriés) et de nombreux espaces de loisirs. Les enfants peuvent, dit-on, faire du vélo dans les rues et il y aurait une “vie de quartier”. Je n’y ai pas vécu mais je m’y suis rendue plusieurs fois et j’avoue avoir éprouvé un fort sentiment de malaise. La fouille de mon coffre de voiture, la nécessité de posséder un code envoyé le matin même par le résident chez qui l’on se rend par SMS, ainsi que l’éloignement tant de Sandton que de Johannesburg montrent que la paranoïa est ici poussée assez loin.

Dainfern golf estate

Bien entendu les quartiers proches de l’école françaises proposent aussi leur lot de petits clusters très sécurisés : il s’agit d’un ensemble de maisons entourées par des murs hauts et électrifiés à l’entrée duquel se trouve aussi un système de sécurité : garde, barrière qui nécessite un code etc. La taille est plus modeste qu’un Estate mais varie toutefois d’une dizaine à plus d’une centaine de logement. La sécurité est d’ailleurs l’argument central développé par les agents immobiliers lors des visites : même pour les sud-africains il semble que la qualité d’une maison se juge largement à l’aune des protections qu’elle offre. Le pays et la région sont plus sûrs que lors de la période noire de la fin des années 1990 mais les cambriolages restent possibles et parfois violents car généralement armés.

Il faut donc se décider entre les maisons de clusters bénéficiant a priori d’une bonne sécurité collective mais souvent proches les unes des autres et avec des jardins limités, les maisons de “boom” qui n’ont pas d’enceinte commune mais des filtres à l’entrée des rues et qui peuvent être dotées de plus grands jardins et les maisons en “free standing” pour les aventuriers situées dans des rues ouvertes à la circulation et qui disposent d’un système de sécurité strictement individuel. Dans tous les cas on s’attachera les services d’une compagnie de sécurité qui dépêchera chez vous un employé armé au moindre déclenchement intempestif du système d’alarme. Après quelques mois et un certain nombre d’oiseaux pris dans les fils électriques qui ornent les murs, de fourmis qui infiltrent les détecteurs de mouvements et de caprices divers de ces systèmes beaucoup renonceront finalement à les brancher…

Les querelles sont très vives entre les habitants des différents quartiers et s’enflamment rapidement sur la page Facebook des expatriés français dès qu’un nouvel arrivant a le malheur de s’enquérir du meilleur endroit où s’installer. Au clivage Dainfern/ Morningside s’ajoutent d’autres logiques de distinction. En effet les expatriés dont les enfants ne fréquentent pas l’école française ou bien qui n’ont pas d’enfants vivent dans d’autres quartiers aisés (Hyde Park,Rosebank etc.) Les habitants du boom du lycée qui se vivent comme une aristocratie de la proximité, s’étonnent souvent que ceux qui font ces choix puissent avoir une quelconque forme de vie sociale. En retour les jeunes sans enfants qui préfèrent les quartiers hipsters de Melville ou Parkhurst, plus proches du centre ville de Johannesburg, regardent avec un certain mépris les bourgeois établis de Sandton et Morningside : l’excuse des enfants pour expliquer leur implantation ne suffit pas à racheter à leurs yeux cette attitude tellement “nouveaux riches”. La question “Tu vis dans quel quartier?” est donc l’une des premières que l’on pose. La réponse contient déjà un certain nombre d’indice sur l’identité sociale virtuelle (Erving Goffman) de son interlocuteur, c’est à dire les caractéristiques que l’on lui prête a priori : présence d’enfants, niveau de revenus, craintes plus ou moins fortes autour de la sécurité. Mon identité sociale réelle incluant la présence d’enfants et notre appréhension de la sécurité restant un peu floue nous avons opté pour le compromis du “boom” proche de l’école

Cet urbanisme de la paranoia transforme également chaque visite à des amis en parcours du combattant : il faut donner le nom de la personne que l’on vient voir au gardien qui parfois doit l’appeler pour confirmation, parfois posséder un code, accepter de donner une copie de sa pièce d’identité voire son empreinte digitale (?!), faire scanner la vignette de sa voiture et autres réjouissances. C’est à ce prix que les habitants parviennent à dormir à peu près tranquilles…

Une réponse sur “J’avais une maison en Afrique (1) Où vivre?”

  1. bien vu, dainfern or not dainfern a fait l’objet de nombreux échanges avec des Français déjà installés avant notre semaine de repérage ! Quant à ton dernier paragraphe, il résume le cauchemar de celle habituée à partir “juste” à ses rendez-vous… Avec ces astreintes de laisser-passer, j’ai appris à an-ti-ci-per en programmant mon waze et en rajoutant 10 mn à mon temps de transport…….

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