“J’ai du monde chez moi”

“Viens à la maison, y a le printemps qui chante”,   Y a le printemps qui chante,  Claude François.

Recevoir : un passage obligé de l’expatriation

 

Cette phrase est en général prononcée avec un air de détresse et précédée de la mention “Je ne peux pas venir”.  C’est une autre contrepartie de la vie d’expatrié : régulièrement il s’agit de recevoir la famille ou les amis chez soi. En quittant la France on lance à la cantonade  (et sincèrement) : “Vous viendrez nous voir!”. Dans un pays à forte attraction touristique comme l’Afrique du Sud ce voeu a de bonnes chances de se réaliser. Ne nous méprenons pas, les visites sont indispensables pour conserver des liens et sont accueillies avec joie, toutefois il ne faut pas négliger le poids qu’elles font peser sur nos fragiles vies de femmes au foyer expatriées.

Avant la visite il y a sa préparation : le conjoint le plus disponible (en général la conjointe, surtout si elle ne travaille pas) se trouve vite en position de tour operator et ce parfois alors même que l’installation date de quelques semaines. On sera ainsi amené(e) à réserver des logements, planifier un itinéraire, soumettre des propositions; ce qui dès que le nombre d’interlocuteurs augmente a tendance à virer au casse-tête. Qui plus est les visiteurs souhaitent tous peu ou prou la même chose : visiter Le Cap (de préférence à Noël quand il est impossible de trouver une villa pour 12 personnes) et faire un safari dans le Kruger. Pour ceux qui sont déjà installés depuis un moment les accompagner risque fort d’avoir un parfum de déjà-vu.

Viens ensuite le moment tant attendu de l’arrivée. On est fier de montrer sa maison (et pour cause ), son quartier  et même sa ville (bien que Johannesburg ne fasse pas partie a priori des destinations les plus prisées du pays : petite pensée pour les français du Cap qui doivent vivre tout cela au centuple!). On brûle de faire partager ce pays que l’on a déjà adopté. Déjà on s’agace un peu devant les critiques ou l’étonnement bien légitimes de nos visiteurs. C’est aussi à cela que l’on voit que l’on se sent chez soi : il est désagréable d’entendre des commentaires négatifs, même s’ils sont justifiés.  Parfois ces visites nous ramènent aussi un peu de l’exotisme qui s’est effacé avec le quotidien : oui il est étrange de vivre avec tous ces dispositifs de sécurité (même si on ne les voit plus), oui il est étrange de ne pas circuler à pieds ou si peu (même si c’est agaçant de réexpliquer à chaque fois pourquoi), oui la ville est incroyablement verte et développée, oui il faut rouler à gauche etc.

Il faut mesurer que dans notre vie “normale”  on reçoit rarement des gens chez soi plus d’un week-end : dans le cas de l’expatriation cela peut durer bien davantage et cela change tout. Il s’agit de prendre en charge plusieurs personnes plusieurs jours : organiser les activités et visites, les repas, le logement. Certes beaucoup d’expatriés disposent d’une aide pour gérer leur maison ce qui allège la tâche, mais cela crée aussi des situations conflictuelles nouvelles. Ainsi autour de la présence d’une helper : certains abusent en lui donnant 3 semaines de linge à laver à la fin de leur voyage avec un grand sourire, d’autres sont gênés de sa présence et finissent par culpabiliser leur hôte. Plus largement le confort dans lequel beaucoup d’expatriés vivent rend difficile la communication sur leurs éventuels états d’âme. Les difficultés d’adaptation à cette nouvelle vie, le rééquilibrage souvent nécessaire dans le couple et la famille semblent très vite des problèmes de riches aux yeux des français qui nous rendent visite. Dans le cas des femmes qui ne travaillent pas il faut également justifier cette position devenue rare et peu valorisée : la question récurrente “Comment tu t’occupes?” doit bien trouver des réponses et si possible pas seulement futiles. La réalité de l’expérience de l’expatriation n’est pas aisément transmissible et les visites laissent souvent l’impression de n’avoir donné à voir qu’une partie de sa complexité.

Dans tous les cas il faut bien s’occuper de ses invités qui présentent d’ailleurs des configurations variables : parents âgés, jeunes adultes ayant récemment quitté la maison, amis avec enfants, amis sans enfants…d’où les messages désespérés postés sur les groupes Facebook : “quelles activités recommandez-vous avec des ados? Des gens qui ne conduisent pas? Un bébé?”. Tout cela exige une grande souplesse… Il faut donc mettre entre parenthèse ses propres activités, surtout quand celles-ci manquent clairement de légitimité : on pardonnera au conjoint son absence pour cause de travail, moins pour cause de cours de gym ou de déjeuner avec ses amies.

Enfin il y a la responsabilité qui pèse sur les hôtes : les invités doivent impérativement passer un bon séjour (pour eux ce sont des vacances, ne l’oublions pas). Si le logement réservé n’est pas à la hauteur, si les invités rencontrent des difficultés (problème de voiture, de santé, vol ) la culpabilité devient vite pesante. On appréhende avant d’arriver, on guette les signes d’approbation une fois sur place.

Donc finalement on comprend que si les départs des invités demeurent déchirants, un petit soulagement pointe. Celui de retrouver sa vie, sans avoir à justifier son planning, de ne plus se sentir responsable de tout. On est heureux d’avoir donné un petit aperçu de son quotidien, d’avoir renoué avec ses proches et on a une petite pensée pour eux qui devront probablement eux aussi nous accueillir longuement lors de la grande migration de retour de Juillet et Août…

 

2 réponses sur ““J’ai du monde chez moi””

  1. Encore une fois, tes mots résonnent/raisonnent pas mal en moi. Pour ne relever qu’une phrase : “il est désagréable d’entendre des commentaires négatifs, même s’ils sont justifiés”, c’est si vrai !

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