Into the wild (ou presque)

“Ça y est c’est le week-end, vive les super week-end, c’est comme ça qu’on les aime”, Lorie Pester, Week-end.

L’art des séjours dans la “nature” en Afrique du Sud

Depuis notre installation nous avons, comme beaucoup d’autres expatriés, fréquemment expérimenté les séjours dans ce que les sud-africains nomment “le bush”. Cela désigne toute immersion dans la nature, quelle que soit sa forme : du lodge de safari luxueux au modeste camping rural. Au-delà du plaisir touristique que nous en retirons, ces diverses expériences nous ont permis d’approcher un peu un pan central de la culture blanche du pays. En effet, la multitude de magasins consacrés à “l’outdoor” en atteste : les sud-africains (essentiellement les blancs encore une fois, quoiqu’une publicité récente pour l’une de ces enseignes tente manifestement d’élargir sa cible aux noirs) ont une passion pour la nature et les séjours “sauvages”.

L’approche de la nature dans le cas sud-africain présente toutefois certaines particularités. D’abord il est facile de s’y plonger : le pays est immense pour une population équivalente à celle de la France : après une quarantaine de minutes de route à partir de la capitale on se retrouve donc dans le bush. On circule donc rapidement à peu près seul dans de vastes étendues, au contact de la faune. Ensuite la conquête de la nature sauvage tient une place certaine dans le récit mémoriel des afrikaners : à rebours de toute vérité historique celui-ci présente les “trekkers” en conquérants d’une nature hostile et vide (!) qu’ils auraient su par leurs compétences exceptionnelles faire fructifier. Pour approfondir ce récit mythique allez écouter le récent numéro que la Fabrique de l’Histoire a consacré au Voortrekker Monument de Pretoria : un bel exemple de propagande. Il se rejoue donc quelque chose de ce contact avec les grands espaces et d’une certaine ambition civilisatrice lors d’un simple séjour en camping. Car partir dans le bush ne s’improvise pas. Se perdre dans les magasins d’outdoor est une expérience riche pour s’imprégner de la culture locale. On y découvre que l’équipement requis pour le retour à la nature est extrêmement complet et souvent étonnant. Lors de nos séjours dans des parcs nationaux j’ai été frappée, par exemple, par la différence entre notre approche du pique-nique et celle des sud-africains. Là où nous déballons des sandwichs, salades, yahourts et autres fruits pour le déjeuner, une tablée de sud-africains ne fera jamais l’impasse sur le braai. Toutes les aires de pique-niques sont d’ailleurs équipées de barbecues en conséquence. Pas question non plus de manger sa saucisse ou son steack sans les assiettes, les couverts, voire la nappe adéquats. La dernière fois le préposé au braai à une table voisine de la nôtre était allé jusqu’à apporter son tablier. J’ai également observé dans un camping une rôtissoire à saucisses, qui tournait d’ailleurs entre 10h le matin et 18h le soir. Le vin fait bien sûr partie des incontournables : j’étais déjà frappée de voir le nombre de tables de restaurants au déjeuner sur lesquelles trône une bouteille (souvent à partager à deux) : le bush ne fait pas exception. Le seau à glace peut être requis pour le vin blanc ou pétillant. On le boira dans l’un des objets qui à mon sens résume parfaitement cet art de vivre : le verre à vin en métal. Autant dire que le pique-nique va durer dans leur cas bien plus longtemps que le nôtre. Lors de notre dernier séjour dans le parc Kruger notre curiosité avait été attirée par une table proche de la nôtre qu’occupaient des gens assez minces. Cette première indication nous faisait déjà douter de leur nationalité sud-africaine : en effet dès que l’on quitte les quartiers riches de la capitale les populations blanches que l’on croise combinent un héritage génétique propre à l’Europe du Nord et une l’alimentation décrite plus haut (essentiellement carnée et sucrée), produisant le plus souvent des obèses géants. Ce petit groupe de blancs de taille normale préparait par ailleurs une salade à base de tomates et d’avocat pour tout repas. Evidemment il s’agissait de français en vacances.

Le soir venu les sud-africains jouent une seconde fois une partition assez proche. D’abord l’apéritif devant le boma : feu de camp rituel entouré de ses chaises de camping avec porte-boisson intégré. Ensuite de nouveau le braai et éventuellement le potje. Peu de français auraient l’idée de cuisiner un ragout longuement mijoté sur un feu de bois, mais en Afrique du Sud le potje est une institution. Dans toutes les locations, y compris au milieu des parcs nationaux, on trouve ces récipients en fonte particulièrement peu pratiques destinés à préparer le mélange de viande (encore) et de légumes typique. Ils s’emportent bien entendu également en camping.

Visiter la nature ne signifie donc pas s’adonner à la simplicité. Loin du fantasme d’un contact originel avec le monde sauvage, tout est domestiqué, maitrisé. Le confort est poussé à des niveaux à peine croyables : le boma fait l’objet d’un emplacement prédéfini dans les lodges ou chalets que l’on loue, tout comme le braai. Les véhicules s’équipent de casiers à bouteilles, de frigos, de multiples tiroirs spécialisés. On retrouve cet encadrement du naturel dans la gestion des parcs nationaux : entièrement clôturés, aménagés, ils sont très éloignés de ceux du Botswana voisin dans lesquelles les troupeaux sont libres de migrer d’un parc à l’autre, où il n’y pas toujours d’espace de pique-nique délimité et où les maigres barrières semblent facilement franchissables. Au contraire en Afrique du Sud on circule dans les parcs le plus souvent sur de belles routes goudronnées (celles du parc Kruger sont même dotées de radars de vitesse), on s’arrête uniquement dans les zones dédiées bien signalées et lorsqu’un lion s’échappe (comment d’ailleurs compte tenu des clôtures?) cela fait les gros titres de la presse. La barrière (“fence”) constitue un autre objet iconique de la culture sud-africaine. Elle est omniprésente dans les zones urbaines (où elle s’électrifie pour assurer la protection des maisons), mais aussi dans le monde rural pour délimiter les immenses propriétés. Elle s’est exportée en Namibie où il est fascinant de traverser des kilomètres de désert semé de cailloux entièrement clôturés. Un voyage dans le sud de ce magnifique pays se traduira immanquablement par le fait de devoir ouvrir et refermer derrière soi un nombre incalculable de barrières sans pour autant croiser le moindre habitant. Traverser l’Afrique du Sud revient également à sillonner de beaux paysages vides mais toujours sagement clôturés, qu’il s’agisse de champs ou de réserves animalières. Lorsque nous avons eu la chance de camper au milieu du delta de l’Okavango au Botswana nous avons donc été fort surpris de constater que notre modeste campement temporaire (trois tentes seulement pour nous et nos accompagnateurs) n’était ceint d’aucune forme de protection. Nous avions pour consigne de dormir chacun avec l’un de nos enfants et ne pas quitter notre tente durant la nuit. Nous étions fascinés et impressionnés par l’intensité des bruits qui nous entouraient : le réveil par les hippopotames, la nuit transpercée par les cris des babouins. Le matin le petit déjeuner était à peine troublé par le passage d’un éléphant à quelques dizaines de mètres de la table. Impensable en Afrique du Sud où l’on observe les mêmes animaux mais bien à l’abri d’une petite cabane aménagée (bird hide) ou d’un véhicule.

Pour nous européens cette nature bien sage est néanmoins déjà très exotique : peu habitués à l’espace et à côtoyer la faune non domestique, cela suffit à notre bonheur. Nous les parisiens revendiqués, avons adoré nous acculturer dans ce domaine. Nous avons poussé le mimétisme jusqu’à faire l’acquisition d’un magnifique 4×4 absolument pas écologiquement correct.

Mon conjoint l’a équipé ensuite de nombreux jouets réjouissants comme une double batterie ou un frigo de voiture, que j’ai d’abord regardé avec ironie, avant d’en faire mon meilleur allié. J’ai aimé remplir nos caisses d’épicerie, mon merveilleux frigo, entasser des monceaux de bagages pour partir à l’aventure, devant parfois prévoir jusqu’à 8 jours de nourriture pour ma tribu, comme lors de notre inoubliable séjour sur la Wild Coast à une heure trente du premier magasin. Je ne me suis jamais lassée des animaux, des plages vides, du désert namibien, des ciels sans fin. Nous avons accumulé des dizaines de milliers de kilomètres loin de Johannesburg et dans toutes les directions, avec un plaisir jamais démenti. Cette nature pas si naturelle a donc largement contribué au bonheur de notre séjour ici. Mais cette conception spécifique du rapport à la nature traduit aussi à mon sens la posture paradoxale des blancs de ce pays : se revendiquant africains et donc reliés à cette terre sauvage, mais également (par opposition aux populations qui les précédaient) porteurs de “civilisation” et de “progrès”. Ayant besoin de domestiquer ce monde et ses habitants au prix d’un certain renfermement sur soi et d’une paranoïa persistante. La nature, oui, mais comme un décor qui sait rester à sa place.

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