Get lucky

“On a parcouru le chemin, on a tenu la distance”, Kyo, Le chemin.

A quelques jours du départ, une tentative de bilan…

“Privilégiée” est probablement l’adjectif qui synthétise le mieux mes sentiments, tandis que s’achève cette expérience d’expatriation. D’abord parce que j’ai eu la chance d’être accueillie durant trois ans dans ce pays, dont je ne savais presque rien et que j’ai tant aimé. J’ai apprécié la décontraction des Sud-Africains qui manque tant aux Parisiens : leur rapport joyeux à l’alcool, déjà évoqué, leur facilité à faire une place aux enfants dans les lieux publics, la disponibilité et l’amabilité des mille et une personnes qui résolvent mes petits problèmes du quotidien : ma formidable helper Elsie, les gardiens de parking, personnels des supermarchés, chauffeurs Uber et tant d’autres, leur patience avec mon anglais parfois approximatif. J’ai aimé passionnément Johannesburg. Je n’ai jamais cessé de m’émerveiller devant sa skyline. J’ai adoré sillonner les grands axes fluides et arborés des différentes banlieues au volant de ma jolie voiture, doubler les feux à l’orange très foncé (c’est mal, mais normal ici) en m’époumonant sur la pop ringarde de Jacaranda FM. J’ai profité sans réserve des merveilleux et innombrables bars et restaurants à la décoration toujours soignée et qui ignorent le sens même du mot “surgelé”. Je me suis lovée dans les sièges VIP des cinémas (et endormie souvent), où il est même possible de siroter son chardonnay devant le film. Je me suis régalée des mélanges décomplexés d’architecture du centre ville et des spectaculaires œuvres de street art qui émaillent les différents quartiers. C’est vrai : il y a peu de rues où marcher et on ne déambule tout simplement pas à Johannesburg. Bien sûr la vie culturelle (théâtre, concerts, films) semble bien pâle par rapport à Paris, et surtout la question de l’insécurité ne peut jamais être évacuée. Néanmoins j’ai eu le sentiment d’une ville vivante, gaie, où sortir est à la fois facile et tentant, et je ne m’en suis pas privée.

Le climat de Johannesburg a aussi largement contribué à mon bonheur durant ces trois ans. Le printemps déjà si doux, démesurément fleuri, l’été qui n’est jamais étouffant grâce à l’altitude, où les belles journées s’achèvent sous les orages. Ces derniers, s’ils peuvent être assez effrayants, n’en ont pas moins beaucoup de panache. L’automne où certains arbres rougissent tandis que beaucoup, venus de contrées différentes, restent obstinément verts. Et enfin l’hiver, que tant de français redoutent mais que je troquerais bien à vie contre celui de Paris. Certes les maisons sont froides, mais la magnifique lumière du soleil hivernal baigne nos journées sans discontinuer pendant plusieurs mois, autorisant de douillets déjeuners en terrasse. Ce climat si stable qu’on oublie de consulter les prévisions, fut formidablement apaisant.

Street art dans le centre ville de Johannesburg

Au-delà de Johannesburg l’Afrique australe m’ a offert bien souvent le privilège de me plonger très facilement dans la nature. Nous avons profité sans limite du sentiment d’être seuls au monde : sur les plages désertes de l’Océan Indien, dans les déserts de Namibie, sur les berges de l’Okavango, dans les îles du Mozambique, dans les grands espaces du Karoo ou de la Wild Coast. Beaucoup de mes compatriotes ne jurent que par Capetown, c’est effectivement un bel endroit, mais je crois n’y avoir passé que trois jours en tout : nous avons toujours préféré les superbes paysages de la côte qui borde la ville ou les montagnes du Cederberg tout proche. Quand je feuillette nos albums photo je n’en reviens toujours pas d’avoir accédé à tant d’incroyables lieux. Bien sûr pas ou peu de patrimoine historique ici, pas de ruelles pavées où flâner. Mais marcher à quelques mètres d’un rhinocéros ou voir passer un éléphant devant sa table de petit déjeuner a quand même une certaine classe. Nous avons vu plus d’animaux sauvages que nous ne pouvions en rêver : jamais nous n’avons été blasés y compris devant les suricates, les phacochères ou les bousiers (il faut dire que le léopard se refuse obstinément à nous). Toutes ces découvertes, si exotiques et enthousiasmantes, ont donné à ces trois années une intensité sans égal.

L’Okavango, un grand souvenir

Mes privilèges sont aussi ceux de la femme blanche et riche que je suis et que ce pays m’a permis de mieux mesurer. Évidemment nos revenus d’expatriés nous ont tout de suite classés parmi les franges aisées de la population de Johannesburg, nous avons vécu dans l’une des banlieues les plus onéreuses, où parait-il le mètre carré est le plus cher d’Afrique. En France ce n’était pas le cas et de toutes façons la richesse y est moins visible. Ici nous nous sommes habitués aux maisons trop grandes et au défilé des Ferrari, Maserati ou Mc Laren. La richesse est d’autant plus palpable qu’elle côtoie l’extrême pauvreté. L’Afrique du Sud fait partie des pays les plus inégalitaires au monde. L’héritage urbanistique de l’apartheid fait que les quartiers pauvres restent largement invisibles pour les riches, mais la présence des personnes qui mendient à chaque feu rouge, des personnels domestiques qui emplissent chaque matin et soir les minibus entre leur township et leur lieu de travail, des street surfers qui trient et collectent les déchets pour vivre, nous rappellent constamment notre place. En France je pouvais ressentir parfois un certain déclassement, largement lié à l’évolution délirante des prix de l’immobilier. Vivre ici m’a rappelé avec force combien j’étais née du bon côté. Ma couleur aussi s’est imposée à ma réflexion. J’ai déjà évoqué cette prise de conscience dans un précédent article, je ne m’étais jamais vraiment pensée “blanche” en France, alors qu’ici tout m’y obligeait. L’histoire de ce pays fait que la couleur et/ou l’appartenance à l’une des multiples communauté sont des piliers de l’identité des individus, au risque de maintenir les frontières difficilement franchissables entre les différents composantes de l’arc-en-ciel. Pour nous français (surtout français blancs probablement), ces questions sont difficiles à saisir et même dérangeantes. Mais si je pense que les écueils sont nombreux dans la façon dont les sud-africains vivent leur diversité, cela m’a permis de réfléchir aux limites de l’euphémisation que nous pratiquons en France.

Privilège enfin, plus personnel, d’avoir eu l’opportunité de faire un pas de côté dans le cours de ma vie. Une parenthèse enchantée de trois ans qui m’a permis de découvrir que si j’adore mon métier, je peux aussi assez facilement m’en passer sans me sentir pour autant désœuvrée. J’appréhendais le vide de l’absence d’emploi, je ne l’ai jamais ressenti. J’ai su remplir mes journées de bien des façons, qui ont d’ailleurs évolué au cours de cette expérience. Toutefois je crois que si j’ai si bien vécu cette pause, c’est aussi parce que c’en était une justement. Je n’ai jamais perdu mon identité professionnelle, j’ai même continué ponctuellement à exercer mon métier en publiant des manuels ou en donnant des cours. J’imagine qu’il peut être infiniment plus déstabilisant de renoncer définitivement à sa carrière. J’espère qu’après cette expérience mon rapport à mon métier sera un peu plus distancié. La dynamique familiale a également profité de cette parenthèse. Comme je l’ai déjà écrit je n’étais pas préparée à devenir mère à plein temps, et malgré de réelles difficultés les premiers mois j’ai fini par prendre plaisir à accompagner mes enfants à l’école (toutefois pas les matins d’hystérie où personne n’est prêt et tout le monde hurle, et il y en a eu beaucoup), à les regarder apprendre à nager ou jouer avec leurs amis. A passer davantage de temps avec eux j’ai le sentiment de mieux les connaître. Nous nous sommes apprivoisés. Nous avons aussi appris à partager nos voyages à quatre, ce ne fut pas sans heurts mais dans l’ensemble voir mes fils évoluer dans des paysages de rêve a plutôt ajouté à mon bonheur. Nous ne changeons toutefois pas totalement, nous comptons bien solliciter dès notre retour leurs formidables grands-parents pour reprendre les séjours à deux. Dès cet été nous nous octroyons un dernier petit tour austral en duo. Disons seulement que l’éventail des possibles s’est élargi.

Enfin ce pas de côté dans ma vie m’a fait redécouvrir les vertus de l’amitié. J’avais gardé peu d’amis véritables de mes études ou des mes différents emplois et nouer de nouveaux liens n’est pas simple à l’âge adulte. Ici ce fut bien plus facile et surtout j’ai eu la chance de croiser le chemin de personnes que je n’aurais probablement pas pu rencontrer dans ma vie française, plus sociologiquement cloisonnée. Moi qui pensais que je n’étais guère faite pour les amitiés féminines j’ai découvert ici des femmes formidables et très différentes. Avec elles j’ai ri aux éclats, dansé, partagé de multiples déjeuners, des confidences et mes moments d’abattement. Elles m’ont soutenu au quotidien en gardant mes enfants, en partageant leurs multiples bons plans. Il n’y eu pas que des amitiés féminines et mes amis masculins ont aussi été très précieux : nous avons partagé les fameux rendez-vous du vendredi midi au River Café, nous sommes retombés en adolescence lors des soirées dansantes d’expats, nous avons souscrit au joyeux rite du braai du dimanche. Mes amis me manqueront encore davantage que ce pays, même si nous ferons tout pour nous revoir sous d’autres latitudes. Bien sûr, parfois la communauté française m’a pesé. Surtout sa frange qui a perdu toute conscience de ses privilèges, justement. J’ai rapidement réduit au minimum les occasions de composer avec cette population : de ce tri salutaire ont émergé de précieux et véritables liens.

La carte remplie de mots doux offerte par nos amis pour notre départ

Je ne sais pas si j’ai une bonne étoile à laquelle je dois ma chance. En revanche je peux remercier mon mari sans qui cette aventure n’aurait pas existé. Nous avions toujours eu un désir d’expatriation, qui nous paraissait impossible à concrétiser et c’est à lui que cette belle opportunité a été offerte. Il n’était pas facile de s’adapter à un tout autre environnement professionnel, mais il y est parvenu. Mon fils cadet y est aussi pour quelque chose : le congé parental auquel il me donnait droit a ouvert la possibilité d’une interruption de ma carrière sans renoncer à mon poste. Mon fils aîné s’est adapté à ce nouvel environnement malgré le défi que cela représentait pour lui, il a grandi à tous points de vue et notre relation s’est considérablement enrichie. Il me faut aussi remercier encore une fois mes précieux amis sans qui ces trois ans n’auraient jamais eu la même saveur. Notre soirée de départ fut l’éclatant témoignage de leur infinie sollicitude et délicatesse.

Au terme de ces trois ans j’espère mesurer suffisamment l’ampleur de ma chance. Je n’ai pas fui ma vie française et je serai heureuse d’en retrouver de nombreux aspects, mais cette expatriation laissera une trace profonde. Bien que nous reprenions largement la même vie, nous ne serons plus jamais tout à fait les mêmes.

4 réponses sur “Get lucky”

  1. Hello Charlotte,
    J’aurai aimé être capable d’écrire ces mots en quittant Jobourg que j’ai tant aimé.
    Tu as toi aussi laissé ta trace dans ce beau pays . Tu as su en profiter et en tirer le meilleur.
    Les retours ne sont pas toujours faciles, les amitiés et la vie sociale nous manquent qq fois.
    Continue d’écrire … et on se voit très vite en France. 😘

    1. Je sais combien tu as aimé ce pays toi aussi…Nos intérieurs vont en garder longtemps la marque même si je n’ai pas ton talent pour la décoration 😉

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