Femmes (d’expats), je vous aime

“Je veux une femme like you, pour m’emmener au bout du monde”, Femme like you, K Maro.

Deux ou trois choses que je crois savoir sur les femmes d’expatriés

En suivant mon conjoint à Johannesburg je suis devenue une femme d’expatrié. Toutes les femmes ne sont pas dans cette situation : il existe des femmes expatriées qui entrainent dans leur sillage les maris d’expatriées auxquels j’ai déjà consacré un article (domination masculine inconsciente probablement). Certains couples parviennent également à s’expatrier de façon parallèle : les deux bénéficiant de contrats déjà établis avant le départ. Dans ce cas il n’y a plus de “conjoint d’expatrié” mais bien deux conjoints expatriés. Néanmoins la configuration de la femme “accompagnant” son conjoint dans cette aventure est probablement encore la plus fréquente.

La figure de la femme d’expat n’est guère valorisée : il y a quelques mois Le Monde avait publié le témoignage de l’une d’elle, fraichement installée à Singapour. Elle tentait de faire partager son désarroi et les difficultés liées à sa situation ce qui  lui avait valu une pluie de commentaires méprisants sur le mode “pauvre petite fille riche”. Difficile effectivement de faire partager la complexité de ce statut sans tomber dans le registre de la victime (qu’elles ne sont pas) ni occulter le bien-être matériel dont elles bénéficient.  Toutefois, après deux années à les côtoyer quotidiennement  me prend l’envie de tenter de les faire sortir de la caricature dans laquelle on les enferme volontiers. D’abord les profils sont plus variés qu’il n’y parait. Deux catégories au moins émergent :  celles qui travaillent et celles qui ne travaillent pas.

Les premières arrivent le plus souvent en Afrique du Sud sans avoir de contrat de travail, mais avec la volonté de ne pas rester inactives. Dans ce pays il est possible pour les conjointes de travailler au prix de longues démarches administratives. Les femmes qui le souhaitent doivent donc se lancer dans un processus assez fastidieux, qui requiert en général un passage éclair en France pour obtenir le sésame du visa de travail (temporaire). Une fois passée cette étape il faut se mettre en quête d’un emploi. Ce dernier sera en général en décalage avec leur formation initiale : soit parce que cette dernière n’est pas reconnue, soit parce que le marché du travail sud-africain, déjà marqué par un très fort chômage, n’attend pas les candidates françaises à bras ouvert. En général les diplômes des conjointes valent bien ceux des conjoints, les couples se formant fréquemment sur les bancs de l’école (de commerce ou d’ingénieur pour beaucoup ici). Mais les emplois qu’elles occuperont seront la plupart du temps inférieurs à leur niveau de qualification et avec bien entendu des revenus bien moindres que ce que leur capital humain autoriserait. Il faudra souvent passer par de nouvelles formations, parfois sans rapport avec celles qu’elles possédaient en France. Beaucoup finiront par être employées dans la galaxie française (école française, réseau de l’ambassade, entreprises d’aide aux expatriés) tant la pénétration du marché locale est difficile. D’autres préféreront développer leur propre petite entreprise, le plus souvent pour dispenser des cours (cuisine, musique, yoga, développement personnel, couture : étrangement peu proposent des cours de mécanique ou de krav maga). Bref, les femmes qui choisissent de travailler doivent déployer des trésors d’adaptabilité, de patience, doivent souvent se réinventer professionnellement et retourner parfois sur les bancs de l’école. Leur conjoint, lui, occupe en général l’emploi pour lequel il a été formé, dans lequel il dispose déjà d’une expérience solide : les ajustements qui lui sont demandés sont bien moindres. Mon ami Denis Colombi,  qui écrit une merveille de blog de sociologie, a consacré sa thèse aux travailleurs expatriés. Il y note, entre autres choses, que ces derniers continuent de fonctionner au sein du marché du travail français. Les compétences acquises n’ont de  valeur que par rapport à celui-ci. Ainsi apprendre le zulu ne sera d’aucune utilité (on évitera donc le faire), en revanche renforcer sa  maitrise de l’anglais, qui est reconnu en France, sera bienvenu. Contrairement aux idées reçues il ne s’agit pas de travailleurs globalisés mais bien d’employés dont la carrière se joue en réalité dans leur pays d’origine. Ils feront en général valoir leur expérience d’expatriation auprès d’entreprises françaises. Ils seraient d’ailleurs bien en peine, pour la plupart, de trouver un emploi sur le marché local. C’est pourtant exactement ce que l’on demande à leurs femmes. Et malgré tous leurs efforts, le travail  de ces dernières ne sera jamais perçu que comme un emploi d’appoint  (ce que leur faible revenu atteste) voire une occupation pour ménager leur égo. Et il faudra veiller à rester disponible pour les enfants quoiqu’il arrive : Pierre Bourdieu peut reposer en paix. Les femmes d’expatriés actives n’échappent donc pas à une certaine domination et on peut comprendre qu’au fil des expatriations successives la volonté de maintenir à tout prix une carrière professionnelle s’émousse chez certaines.

Elles rejoindront alors la cohorte des inactives, dont je fais partie. Bien entendu leur situation est privilégiée : le plus souvent à l’aise financièrement, bénéficiant de personnel domestique, d’une grande demeure, elles peuvent apparaître bien futiles. Les femmes d’expatriés actives ne posent d’ailleurs pas toujours un regard très indulgent sur elles. Loin de moi l’idée de nier le confort et même le luxe qu’apporte cette situation, je souhaite juste faire émerger d’autres aspects qui ne sont pas toujours visibles au premier regard. D’abord tout le monde vous dira que vous avez de la chance d’avoir du temps pour vous. En fait ce temps ne vous appartient plus guère : il est la propriété de votre conjoint pour lequel il faut effectuer tout un ensemble de petites tâches (puisque tu ne travailles pas…) comme passer au pressing, faire les courses, organiser les dîners, les vacances, gérer l’administration du foyer etc. Votre temps appartient aussi bien entendu aux enfants, comme je l’ai déjà évoqué. Mais encore à votre magnifique maison : il faut recevoir les réparateurs pour l’alarme, la piscine, la grille et autres,  gérer le personnel, les relations avec les propriétaires. Il reste malgré tout du temps pour soi, même s’il est souvent saucissonné par toutes ces tâches. Mais ce temps doit aussi être légitime, autant que possible. Il est préférable de pouvoir répondre à la fameuse question récurrente : “et sinon, comment tu occupes tes journées?”. Évidemment la réponse “je traine devant la télévision en jogging” n’est pas valable. On peut donc se consacrer à faire du sport pour maintenir sa silhouette (pas question de se laisser aller alors que l’on a que ça à faire), à améliorer son anglais, à se cultiver à travers la découverte de la ville ou encore à faire du bénévolat. Dans ce dernier cas on ne pourra que vous admirer mais attention, pas question que cela interfère avec les obligations précédentes : le conjoint vous rappellera alors opportunément que cela ne rapporte rien. Finalement le temps gratuit, celui qui ne sert à rien ni personne sauf à soi n’est pas si étendu et on ressent souvent une vague culpabilité quand il émerge. Ici j’ai réussi ici à lire bien davantage, à écouter la radio, à regarder des séries et même à rédiger un blog parfaitement inutile. Mais ces activités représentent bien moins de temps dans mes journées que les gens ne l’imaginent. Je confesse m’adonner à une manucure toutes les trois semaines et veiller à ne pas trop espacer mes rendez-vous chez le coiffeur mais mes occupations futiles demeurent finalement assez limitées et guère plus fréquentes que dans ma vraie vie. Qui plus est, serait-il acceptable pour une femme qui n’a que cela à faire de ne pas soigner un peu son apparence? Et si on peut prendre plus souvent qu’avant le plaisir d’un déjeuner avec des amis il ne faudra pas trop s’éterniser pour être à l’heure à l’école. Bien sûr le rythme est nettement moins soutenu que celui d’une femme active, mais la liberté n’est pas toujours si grande qu’escompté.

Autre conséquence de l’inactivité : on ne possède que bien peu de cartes en mains à la table de de poker du couple. L’autre pourra toujours sortir la quinte flush royale du “Oh moi je travaille!” face à laquelle nos petites occupations, aussi nobles soit-elles, ne pèseront pas très lourd. A la dépendance financière s’ajoute donc une certaine perte de pouvoir dans les négociations du quotidien. Pas le droit non plus d’avoir trop d’états d’âme car on doit mesurer sa chance. En réalité il est tout à fait possible de faire les deux en même temps. On peut être consciente de ses privilèges et se sentir isolée car coupée de sa famille et ses amis; on peut apprécier son confort matériel et éprouver des difficultés à s’intégrer, à élever ses enfants, à apprivoiser sa nouvelle condition. Il faut rappeler que le processus d’adaptation au pays d’accueil repose en large partie sur les épaules des conjointes. Ce sont elles qui veillent au bien-être des enfants dans leur nouvelle vie, qui vont nouer la plupart des relations sociales indispensables au bonheur de tous (ce ne sont pas sur les quelques rares collègues sud-africains qui vous invitent vaguement une fois à un braai qu’il faut compter pour agrémenter vos week-end). Les emplois, souvent très chronophages, des conjoints ne leur laissent guère le temps de se consacrer à toutes ces tâches, pourtant essentielles pour la vie de la famille. Pour autant la reconnaissance que l’on en retire est souvent limitée.

Bien loin de moi l’idée de faire pleurer dans les chaumières avec les malheurs des femmes d’expats : leur situation relève le plus souvent d’un choix et elle leur apporte de nombreux avantages. Néanmoins elles sont souvent caricaturées et perçues de façon bien moins élogieuse que leurs conjoints. Il me semble pourtant que ce sont elles qui permettent à l’expatriation de bien se dérouler et qui en assument la plupart des coûts. Au moment du retour, même celles qui ont eu une expérience professionnelle, devront justifier  des circonvolutions de leurs parcours auprès des recruteurs soupçonneux, tandis que leur conjoint aura en général ajouté plusieurs lignes valorisantes sur son CV. Donc pour paraphraser le grand philosophe Cookie Dingler : “être  une femme d’expatrié tu sais c’est pas si facile”.

 

2 réponses sur “Femmes (d’expats), je vous aime”

  1. Billet stimulant, comme les autres! Il était temps que tu déclares ta flamme aux femmes d’expat!

    Quelques remarques: j’avais fait effectuer, dans l’association d’alumni dont j’animais le réseau féminin avant de suivre mon cher et tendre en expat, une étude à l’occasion des 40 ans de mixité de l’école, pour comparer les trajectoires des femmes et des hommes diplômés de quatre promos à 10 ans d’écart.78/88/98/2008.

    Grosse surprise (nan, je rigole) les femmes et les hommes n’avaient pas des trajectoires également ascendantes, et les deux points d’inflexion des trajectoires professionnelles des femmes étaient: l’arrivée des enfants et l’expatriation du conjoint, massivement, les bouts de trajectoires pro à l’étranger avaient à l’origine une mutation du conjoint.

    Certes, il y a aujourd’hui plus de couples où les conjoints hommes suivent. Mais massivement on se retrouve face à une population de femmes d’expats/femmes expatriées qui vont avoir des évolutions de carrière plus problématiques (sauf possibilité, comme le proposent certains grands groupes ou le MAE, de double expatriation, avec garantie d’emploi pour le conjoint, ou mise en disponibilité pendant la période d’expat). Il y a un effet, comme tu le soulignes, sur la recomposition de l’identité personnelle, une fois envolé le “moi-pro”, car la recherche d’emploi à l’étranger n’est pas toujours évident.

    Il y a aussi un décalage croissant au retour d’expatriation. Perso, après notre première expat (qui correspondait à la naissance de notre premier enfant) l’écart des salaires dans notre couple a été creusé de façon irrémédiable. Cet épisode ayant valu des points professionnels en plus à mon cher et tendre (et l’augmentation salariale qui allait avec). L’étude de Sophie Pochic sur les carrières dans les grands groupes français montrait bien qu’une expérience à l’expatriation avant 40 ans permettait de se retrouver dans les viviers pour les postes les plus demandés… et que ce pré-requis jouait en défaveur des femmes, dont les conjoints étaient moins près à les suivre, et pour lesquelles ce créneau correspondait aussi à la naissance de leurs enfants.

    Comme tu le soulignes, il est difficile de faire valoir une expérience de “conjoint suiveur”. Là où le bas blesse, c’est que des années plus tard, l’asymétrie peut ne pas s’être résorbée, et en cas de séparation (surtout pour des couples non mariés), constituer une perte de chance (et de revenus et de niveau de vie) pour la conjointe suiveuse (une de mes proches est en train d’en faire les frais).

    Bref, l’expatriation est une vraie aventure familiale, enrichissante humainement et tout et tout, mais il faut quand même bien y réfléchir!

    1. Merci pour tous ces éléments qui confirment largement ce que je pressentais sur les inégalités de gains et de coûts de l’expatriation entre les conjoints. Les femmes expatriées semblant être malgré tout un peu plus nombreuses qu’avant il serait intéressant d’observer les suites de carrière de leurs conjoints : est-ce que le facteur “homme” les protègent des coûts supportés par les femmes d’expatriés ou bien n’est-ce pas le cas? Et tu as raison en cas de séparation qui survient après plusieurs expatriations la situation des femmes est d’autant plus fragilisée…Je voulais surtout que les femmes d’expat (qu’elles travaillent ou pas) qui me lisent puissent aller voir leur conjoint en leur disant “tu vois?” comme quand j’enseignais en lycée et que les parents en réunion venaient me dire que leur fille ne voulait plus mettre la table à la place de ses frères à cause de mon enseignement 😉

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