Boire un petit coup…

Les plaisirs sans culpabilité du vin et autres boissons alcoolisées en Afrique du Sud

“Red red wine, stay close to me, don’t let me be alone”, UB 40, Red red wine.

J’aime l’alcool. Au cours de mes années adolescentes j’ai d’abord aimé les sensations de l’ivresse. L’alcool, rarement bon, était alors bien utile pour oublier l’espace d’une soirée ses complexes, et parvenir à se sentir bien avec les autres. C’était l’époque des Adelscott et des vodka orange. Impensable de ne pas boire alors, même si cela occasionnait des lendemains difficiles. Bien entendu cette habitude m’a fait faire certaines choses que je n’aurais pas faites sobre, mais rien de grave : je ne conduisais pas, je n’ai subi aucun traumatisme psychique ni physique. Devenue adulte j’ai commencé à aimer l’alcool de façon plus gastronomique, en premier lieu le vin. Exit les whisky coca dont même l’odeur aujourd’hui m’indispose, et bienvenue à la palette infinie des Bordeaux, Bourgogne, Côtes du Rhône et autres, rouges comme blancs. J’ai appris à différencier les origines, à apprécier les nuances, à identifier des arômes aussi impénétrables que la pierre de fusil, au point qu’une soirée un tant soit peu festive ne se conçoit pas sans une bonne bouteille.

Mais comme la plupart des choses qui m’entourent : les enfants, la nourriture, mes convictions politiques, la conduite de ma vie en général, l’alcool s’est trouvé au fil du temps pris dans un entrelacs d’injonctions pesantes. Si j’écoute les différents impératifs qui surgissent autour de moi, je devrais d’abord interroger ma consommation pour être certaine de ne pas être alcoolique. Ainsi la mode du “Dry January” me propose de cesser de boire en janvier (on ne me dit pas si cela doit se cumuler avec les lundis sans viande, les vendredi sans supermarché et j’en passe, ma vie est décidément trop simple). Si j’obéis je pourrais me prouver que je peux rester sobre un mois entier et en tirer une meilleure santé, une peau plus éclatante, davantage de bien-être, que sais-je encore. Ensuite je devrais boire des vins écologiquement corrects : des vins issus de l’agriculture biologique ou de la biodynamie, mieux encore des vins naturels. Mes critères ne doivent plus être gustatifs en premier lieu, je dois sentir sur moi tout le poids de la culpabilité du monde occidental consumériste lorsque je choisis ma bouteille, chez un caviste confidentiel, cela va sans dire. Bref, dans ce domaine comme dans d’autres je dois bien réfléchir avant de m’adonner au plaisir, vérifier par des actions radicales que je ne suis dépendante à rien, et bien entendu boire avec modération afin de rester performante dans les autres secteurs de ma vie (j’imagine également qu’il fortement est déconseillé de boire devant ses enfants).

Heureusement pour moi mon pays d’adoption vit totalement à rebours des tendances de mon pays d’origine. L’Afrique du Sud est tout autant un pays de vin que la France, mais elle demeure aujourd’hui dans une insouciance vivifiante. La consommation de vin est omniprésente : dès le déjeuner il est de coutume de partager une bouteille à deux et les vins au verre sont souvent synonyme d’une demie bouteille. Aucun événement ne se conçoit sans la présence d’alcool. Ainsi sur les marchés artisanaux de plein air on admire les paniers, les tissus, les statuettes en sirotant son Cape Classic (équivalent de notre champagne). On peut aussi se rendre dans des festivals aux noms évocateurs comme “Biltong et Pinotage”, ou” Craft Beer Festival” : il s’en tient un chaque week-end ou presque. Même lors d’événements sportifs on ne fera pas l’impasse sur l’alcool : ainsi récemment j’ai vu passer une annonce pour un “Gin Run” soit une course à pieds qui se conclue par la distribution de gin tonic gratuits. On boit aussi en safari où l’apéritif au coucher du soleil est un moment incontournable du game drive, autour du braai de pique-nique dans les parcs comme je l’avais signalé dans un précédent article, ou au fond du bush dans les magnifiques verres à vin de camping. Tous les bons restaurants proposent des accords mets vins à des prix défiant toute concurrence et contrairement à ce qui se passerait en France on n’hésite pas à vous resservir si le vin vous plait ou à vous en faire goûter un ou deux supplémentaires si vous manifestez de l’intérêt. Les vins sud-africains ont en plus l’avantage d’être bons et abordables, ce qui ne fait que faciliter leur consommation. Il a toutefois fallu apprendre une nouvelle grammaire du vin : ici l’année importe rarement car les flacons se boivent jeunes, le cépage est mis en avant davantage que la région de production et on peut acheter un vin car il est fait par un assembleur reconnu (même si ce dernier va chercher ses raisins dans différentes régions et exploitations). Enfin il ne faut pas visiter le pays sans passer au moins une journée dans la région emblématique des vignobles, près de Franschoek et Stellenbosch où les différents domaines rivalisent d’offres alléchantes de déjeuner dans l’herbe, de délicieux restaurants servant les produits du potager, de jardins enchanteurs ou d’hébergements de charme. Les sud-africains ont donc bien une véritable culture autour du vin (les bières artisanales ou les cocktails de qualité se développent comme partout, mais le vin demeure roi), tout aussi riche, mais plus décontractée et bienveillante que la nôtre.

L’extraordinaire marketing viticole sud-africain connaît parfois des ratés…

Bien entendu l’alcoolisme est, ici comme ailleurs, un problème de santé publique : il fait des ravages partout. Par exemple certains quartiers populaires sont encore davantage déconseillés les samedi après-midi après la forte consommation du début de week-end. L’alcool est aussi en cause dans les trop nombreux accidents de la route qui meurtrissent le pays.

Evidemment l’alcool au volant est condamnable, l’alcoolisme est un danger pour soi et les autres, mais puisque j’évite ces écueils j’aimerais avoir la liberté de consommer sans me sentir coupable. Toutes les sociétés humaines produisent et consomment leurs drogues, plus ou moins violentes, plus ou moins légales, elles font partie des invariants de notre anthropologie. Il faut croire qu’elles appartiennent aux nécessités de la vie en groupe. A chacun de trouver son poison et sa dose, en refusant toujours de nuire aux autres. Cette condition posée j’apprécie ici de profiter de ce plaisir sans contrainte ni désapprobation. Je me fiche de mesurer ma consommation ou de savoir si je peux rester sobre et combien de temps : je veux boire ce qui me fait envie (même bourré de pesticides), autant que j’en ai envie. Boire de l’alcool apporte de la légèreté à ma vie, de la fluidité dans mes relations sociales, élargit l’éventail de la gastronomie, bref c’est agréable. Je n’oblige personne à le faire mais j’aime qu’ici on m’apporte la carte des vins à toute heure. Et comme le faisait remarquer à juste titre une proche amie : “Pourquoi ne pas prendre un verre le midi, ce n’est pas comme si on devait travailler ensuite?”

Alors oui, s’expatrier sans activité professionnelle dans un pays où l’alcool (et le bon) est omniprésent accroit les risques de se transformer petit à petit en Sue Ellen Ewing, le désespoir en moins. Après de premiers mois enthousiastes il a fallu réguler un peu, mais ce rapport simple et décomplexé à mon poison favori me manquera. Je ne suis pas impatiente de retrouver les verres de 12,5 cl mesurées au ml près, les bouteilles hors de prix au restaurant, les discours récurrents de santé publique. J’espère rapporter quelques jolies trouvailles dans mes bagages et les déguster en pensant avec nostalgie à ce paradis pour amateurs de vin qu’est l’Afrique du Sud.

2 réponses sur “Boire un petit coup…”

  1. Faut juste prévoir un petit juicing par mois pour se purifier … en vrai j’aime ton texte qui respire la liberté (et déjà la nostalgie … snif) C’est fou d’être obligé de s’exiler pour savourer pleinement un savoir-faire venu des Français ici (chauvinisme +++ !)
    Et le paradoxe (un de plus) c’est que ces mêmes sudafs avec leur coupes de MCC au Kamer’s Market à 8h du matin sont celles qui font hyper attention à leur corps et leur sport quotidien chez Virgin Active.

    1. Ce qui est bien ici c’est que tu peux commander un jus compliqué très sain, tout comme un verre de vin au même endroit et à la même heure…

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