Retour vers no futur

“And you know it’s time to go, through the sleet and driving snow, across the fields of mourning”, U2, A sort of homecoming.

Rentrer, nous savions qu’il faudrait le faire, inévitablement, un peu trop rapidement. Nous tentions de nous y préparer. L’arrivée en Afrique du Sud ne s’était pas non plus faite sans peine. Les premières semaines avaient été déstabilisantes et la lourdeur de la logistique administrative, épuisante. Mais à l’époque, l’exaltation de la découverte compensait le sentiment de perte de repères. Evidemment, le retour dans notre pays d’origine si bien, probablement trop, connu, ne pouvait nous offrir de telles compensations.

Nous anticipions bien entendu un certain nombre de difficultés, plus particulièrement celles d’ordre matériel : déménager, emménager, retrouver une vie où les deux conjoints s’investissent dans des carrières prenantes, gérer des enfants encore petits, seuls et sans aide. Pas de déception, tout était bien au rendez-vous. Les premières semaines furent plus qu’éprouvantes. Jusque fin septembre il fallait cumuler reprise de nos métiers, absence de logement fixe (et déplacements réguliers avec nos huit valises et notre imprimante), re-découverte d’un rythme quotidien marqué par des temps de transport envahissants. Nous vivions dans un sentiment d’urgence perpétuel, noyés dans une liste de tâches sans intérêts qui semblait ne jamais vouloir s’achever. Dans son milieu professionnel il faut être immédiatement performant, alors que tous les automatismes se sont évanouis en trois ans. On fait bonne figure tout en ayant furieusement l’impression de jouer (assez mal) un rôle que l’on ne maîtrise plus. La compassion des collègues, souvent bienvenue, trouve rapidement ses limites quand les sollicitations s’accumulent. A cette pression dans mon métier s’ajoutait celle des nombreuses choses à régler. Si à Johannesburg j’avais pu y consacrer plus facilement du temps, étant sans emploi, ici elles se cumulaient dramatiquement avec les impératifs de mon travail.

Serrant tous les dents de concert, nous nous raccrochions à certaines échéances comme à des bouées supposées salvatrices. Nous nous répétions : “Quand nous aurons emménagé”, “Quand nos affaires de Johannesburg arriveront”, “Quand les vacances seront là”… Ces horizons successifs promettaient à chaque fois une amélioration de la situation présente et la fin du processus de transition. Le mantra de la famille devenait “ça ira mieux après, plus tard, ensuite, lorsque…”, avec déjà une conviction vacillante. Comme si la résolution progressive des soucis du quotidien allait signer la fin de ce douloureux processus de transition.

Ce que nous avons progressivement perçu, c’est que la difficulté viendrait moins de tous ces multiples tracas (pourtant bien sensibles), que d’une expérience intérieure de chagrin profond, que nous avons d’abord vécu isolément et que nous ne parvenions pas à cerner. Au fond depuis notre retour, chacun à notre manière et avec une intensité variable selon les jours, nous sommes tout simplement tristes. Au quotidien le tourbillon des contraintes a largement aidé à contenir ce sentiment. Il y avait tant à faire chaque jour et nous nous efforcions de tenir chacun afin de ne pas ajouter au fardeau des autres. Le chagrin nous surprenait néanmoins, à des moments inopinés. Lors d’un petit déjeuner où nous avons décidé de jouer la play-list habituelle de nos week-end “là-bas”, au volant de ma voiture lorsque surgit une chronique radio sur Myriam Makeba sur fond de “Pata pata”, à l’écoute de l’hymne sud-africain au début des matchs de la coupe du monde de rugby. Alors, toujours, les larmes coulaient et coulent encore, même si on s’empresse rapidement de chasser cet éclat de mémoire importun. Nous nous agitons beaucoup pour oublier, nous avons succombé à une frénésie d’achats alimentaires qui nous avaient manqué là-bas (les cocos de Paimpol, les girolles, les crustacés, les rougets, les gâteaux raffinés, l’onglet, le veau, la baguette etc). A chaque fois nous nous répétons avec un peu trop d’insistance à quel point la France a des choses à nous offrir. Certes nous faisons nos courses à pieds, les enfants gagnent en autonomie, nous aimons aller au marché. Bien entendu il est reposant de ne parler que sa langue et de tout comprendre (quoique comprendre l’intégralité des propos de mes contemporains a aussi de quoi me désespérer) et nous profitons à nouveau du paysage audiovisuel national (même écueil de désespérance possible). Mais si nous sommes vraiment honnêtes rien de tout cela ne nous a vraiment manqué à Johannesburg, ou si peu. Et rien ne compense encore ce qui a été perdu. Nous regardons cette vie en France qui a été la nôtre durant si longtemps et malgré tous nos efforts elle nous parait terne, comme si une promesse n’était pas tenue, car en fait devant nous “il n’y a que cela, pas plus”. Impossible de partager ce sentiment avec ceux qui n’ont jamais quitté cette vie française, difficile de le communiquer à nos amis restés à Johannesburg. Donc nous restons seuls face à cette impression de vide. Car même au sein de notre famille il fut longtemps difficile, voire impossible de parler. Longtemps nous nous sommes abordés les uns les autres avec une extrême prudence, comme si chacun marchait sans cesse au bord du précipice, comme si la moindre évocation d’un souvenir pouvait briser l’autre.

Nous voulions pourtant faire mentir ceux qui nous promettaient avec un peu trop de gourmandise que le retour serait difficile. Le demi sourire des gens qui avaient hâte que l’addition de ces trois belles années nous soient enfin présentée était particulièrement irritant. Nous répétions que nous allions retrouver nos métiers, notre ville, que tout ce familier atténuerait le choc. En vérité nous ne savions rien ou si peu. J’ai par exemple consacré beaucoup de temps les dernières semaines à Johannesburg à accumuler des objets attachés à l’Afrique du Sud dans une euphorie de collecte de souvenirs. Pourtant le jour où toutes ces précieux objets sont finalement arrivés chez nous, après plus de trois mois, je me suis retrouvée incapable de leur faire face. Tout a été prestement remisé dans un carton loin de ma vue. Depuis je tente, au compte goutte, de les ressortir pour les apprivoiser. Beaucoup restent dissimulés, quelques uns se font une place. Ce sera probablement long. Car il est autre chose que je ne soupçonnais pas : notre vie d’expatriés a été recouverte brutalement et fermement d’un couvercle hermétique. Impossible de convoquer les souvenirs qui nous bouleversent encore trop et ravivent le chagrin. Finalement le manque d’empressement de nos compatriotes à nous questionner sur notre expérience a été salutaire, tant nous nous sentions incapables d’y penser. Nous pensions souhaiter nous souvenir, porter cette expérience comme une banderole, être fiers de l’avoir vécu. Finalement nous enfouissons notre mémoire, nous faisons profil bas, nous avons peur de déranger et de réveiller cette tristesse qui n’est jamais loin.

Ce procédé de défense, que nous avons spontanément déployé, a néanmoins un coût. Il suppose que ces trois années n’aient pas existé, qu’elles disparaissent, et avec elles les personnes que nous étions là-bas. Alors même que nous tâtonnons pour définir les personnes que nous sommes ici. Impossible de simplement redevenir les anciennes versions de nous-mêmes, ces trois années ont bel et bien existé. Mais tout aussi impossible de nous appuyer sur ces trois années : rien ne nous relie ici à notre expérience lointaine. Là encore il faut du temps pour commencer à tracer des ponts entre ceux que nous étions et ceux que nous sommes, pour faire coïncider ces deux morceaux de vie si éloignés. Rentrer ce n’est absolument pas remettre son ancien costume, c’est devoir coudre de nouveaux habits, en intégrant progressivement des éléments de l’expatriation. Là encore le temps devrait permettre d’apaiser les choses et j’ai l’espoir qu’un jour cette parenthèse trouvera sa place dans notre trajectoire, qu’elle pourra être puissante sans être écrasante, qu’elle nous singularisera sans nous mettre à part.

Chaque expérience est évidemment unique : quitter une expatriation pour une autre doit provoquer d’autres formes de chocs, retrouver sa propre maison (contrairement à nous) est peut-être plus confortable, la reprise ou non de la même activité professionnelle doit aussi moduler les conséquences du retour. J’imagine que beaucoup d’anciens expatriés ne se retrouveront pas dans ma trajectoire. J’ai néanmoins la faiblesse de penser que tous partagent avec nous un petit morceau de tristesse.

La solitude de la féministe en milieu expatrié

Le difficile éveil des consciences expatriées à la lutte pour l’égalité hommes femmes.

” I worked hard and sacrificed to get what I get, Ladies, it ain’t easy being independent. Question, how’d you like this knowledge that I brought? Depend on no-one else to give you what you want ” Destiny’s Child, Independent woman.

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